« La fille de mon père n’existait plus, j’étais rendue moi »

Nous arpentons les rues de notre ville, à la rencontre des Montréalais et de leurs histoire

« Quand j’avais 22 ans, je suis passée à travers la dépression. C’est le cas classique de notre société de performance. J’étais en train de finir mes études de médecine vétérinaire à l’Université fédérale du Paraná [Brésil]. C’est sélectif, difficile d’y rentrer… Et en deuxième année, je me suis rendue compte que ce n’était pas pour moi ; je ne comprenais pas le système, je n’arrivais pas à m’y faire. En face, il y avait une université d’art et j’ai commencé à me poser des questions. Je suis restée en troisième année, puis j’ai fait un échange en Californie. Là-bas, j’ai commencé à visiter beaucoup de musées, et petit à petit mon envie d’étudier en art s’est confirmée. Mais j’étais rendue en cinquième année, avec le choix du dernier stage à faire.   Je ne voulais plus de ce diplôme, mais tout le monde me disait que je devais aller au bout, que c’était la chose logique à faire. Pendant des mois, je n’avais juste plus le goût de rien, je ne savais plus quoi faire. J’avais des pensées suicidaires. Puis un jour, j’étais assise dans un parc et j’écoutais ‘I’m set free’ de Velvet Underground, et c’est là que j’ai décidé que je voulais en finir. J’ai tout écrit, tout prévu. Je suis rentrée chez moi où j’habitais avec mon frère, et je lui ai dit que j’allais me jeter sous un bus, mais que tout irait bien, que ce serait mieux pour tout le monde comme ça. Bien sûr, il ne m’a pas laissée faire ; ma mère est arrivée très vite. C’était un appel à l’aide, et ce qui m’a sauvée c’est d’avoir été entourée, comprise. Je connaissais si peu de la vie, je n’étais pas prête pour la mort. J’aime vivre, et j’ai cette envie d’être utile. »<

[1/5] « J’ai eu une enfance très basique dans un quartier résidentiel de l’est de Montréal, avec mon frère et ma sœur, ma mère, québécoise, et mon père, marocain musulman. Il était religieux pratiquant mais sans nous l’imposer trop. Quand j’ai eu 14 ans, ma mère a eu un cancer des os, incurable ; elle était condamnée dans l’année qui suivait. Fait que mes parents ont pris la décision de déménager au Maroc. J’ai vécu le choc culturel, j’ai perdu tous mes repères et je me suis retrouvée dans un pays à l’Islam modéré mais dans une famille extrêmement conservatrice. J’ai été scolarisée dans une mission française et j’ai réussi à m’intégrer. Mais après un an d’études, mon père a appris par un membre de ma famille que je fumais la cigarette.   C’est tellement venu jouer dans son orgueil et son honneur qu’il ma déscolarisée sur le champ. Je me souviendrai toute ma vie de ce jour. Je venais d’avoir mon tout premier 20/20 à l’école, que je venais fièrement de montrer à ma mère et ma sœur ; on attendait tous l’arrivée de mon père. Quand il est entré, il a fermé la porte à clé derrière lui, il a commencé à enlever sa ceinture, il a déchiré ma feuille et il m’a battue. Il m’a emmenée dans une chambre et je me souviendrai toujours du bruit de la chaise roulante de ma mère qui venait cogner contre le montant de la porte, trop étroit pour la laisser passer ; elle lui criait d’arrêter. C’était plus le père que je connaissais, il avait été transformé par la pression sociale, familiale… Il m’a dit ‘Si tu veux une vie de misère, je vais t’en donner une’. Pendant dix mois, j’ai subi des violences et j’ai été séquestrée. »
[2/5] « J’ai passé l’année complète à m’occuper de ma mère, à faire l’infirmière. Elle était vraiment en fin de vie ; elle commençait à perdre des facultés cognitives, elle était paralysée, elle souffrait beaucoup. J’ai passé des nuits à la masser et à l’écouter me raconter toute sa vie. Je ne voulais par lui faire sentir, mais sur le coup, à seize ans, je me sentais brimée. Ça m’a pris des années avant de comprendre que ça a été la pire mais aussi la meilleure expérience qui me soit arrivée. J’ai vu ma mère mourir mais ça m’a permis d’apprendre à la connaitre. C’est à ce moment que j’ai réalisé que la rage de vivre qui avait toujours dérangé mon père, je la tenais de ma mère. Avant qu’elle soit malade, ça nous arrivait de mettre de la musique à la maison et de danser avec elle sur du Michael Jackson ou des tounes de même, en nous faisant promettre de ne rien dire à notre père.   Elle avait appris à lui cacher cette partie d’elle. Pour moi c’était une femme puissante, qui avait eu une vie complexe. Je ne peux pas dire que mon père a été un mauvais mari mais j’ai l’impression qu’il n’était pas capable de vivre avec le fait que sa femme depuis 25 ans allait mourir, qu’il était dans le déni et qu’il a préféré fuir la situation. Quand il n’était pas là, je m’asseyais dans un espace entre la grille et la fenêtre, je la fermais et je fumais ma cigarette. Malgré qu’il m’ait déscolarisée, je n’ai jamais arrêté de fumer, encore aujourd’hui. Je n’en suis pas fière, mais à ce moment-là c’était un peu ma façon d’exister. »
[3/5] « Pendant ces dix mois, la seule et unique journée où mon père m’a faite sortir, c’était pour le baptême d’un petit cousin. J’ai pleuré, je ne voulais pas laisser ma mère, mais on est partis quand même. À un moment donné, j’ai commencé à voir les gens quitter le baptême, et mon cœur s’est arrêté. J’ai compris que ma mère venait de mourir, deux heures après notre départ de la maison. On est rentrés, et je l’ai retrouvée dans son fauteuil où elle venait de passer les derniers mois parce qu’elle souffrait trop allongée. Elle était assise comme si elle dormait, et je me souviens l’avoir embrassée sur la joue. C’est comme si elle avait préféré partir seule, sans que ses enfants puissent assister à sa mort. À ce moment-là, j’ai su que ma vie allait commencer.   Mon père s’est remarié assez vite, et m’a laissé petit à petit de l’espace. Un jour où il avait l’air de bonne humeur, je lui ai dit que je voulais reprendre mes études à Montréal ; il a accepté. Mon frère était déjà là-bas, et juste avant mes 18 ans, j’avais mon billet d’avion et 50$ en poche. En trois jours j’avais une job, et je me suis mise à travailler énormément. J’ai commencé à consommer de la drogue, vraiment beaucoup, et j’ai fini par faire un caillot dans la jambe. Le médecin qui m’a soignée m’a dit que si je continuais à ce rythme, j’allais mourir. J’étais dans une spirale de rejets, de douleurs, de dépendances. C’est comme si je n’avais pas pu faire le deuil de ma mère, et que tout ça était devenu trop pour moi. »

  [4/5] « À ce moment-là, à 24 ans, j’ai décidé de tout arrêter et commencer une thérapie. Mon frère m’a soutenue financièrement pendant ces sept mois pour que je n’ai pas à travailler, que je me concentre uniquement là-dessus. J’ai lu tous les livres que j’ai trouvé sur le cerveau, sur la dépression. Pour m’en sortir, j’avais besoin de comprendre les mécanismes des pensées que j’avais. Puis j’ai changé de vie, j’ai quitté mon appartement, quitté mon entourage, et j’ai fait un voyage au Maroc pendant deux mois et demi ; un voyage de réconciliation. Je savais que je n’étais pas la bienvenue là-bas. Je suis arrivée les cheveux rasés, avec mon sac à dos et mes piercings, telle que je suis. Je m’en allais voir la tombe de ma mère, et tous les hommes qui m’avaient nui, en pleine face, à leur table.   Ça a été la chose la plus dure que j’ai faite, d’aller m’assoir en face de mon grand-père, de mes oncles, qui ont encouragé mon père à me frapper, à vouloir me marier, à me séquestrer. Ces hommes qui l’avaient regardé me battre et m’humilier parce qu’il avait su que je n’étais pas vierge. Comme si rien de tout ça n’était grave. Mais pendant ce voyage, personne ne m’a frappée, insultée, ou même fait de commentaires sur mon look. J’avais trop guéri pour qu’ils puissent me faire du mal, et ça a été le plus beau voyage de ma vie ; j’ai appris à devenir une adulte, à demander mon chemin, à rêver. » 

[5/5] « La fille de mon père n’existait plus, j’étais rendue moi. J’existais en tant que femme, entière. Je suis revenue de voyage avec la décision d’aller à l’université pour devenir intervenante. J’ai trouvé du travail dans ce domaine, j’ai accumulé de l’expérience, et je me suis entourée de gens qui avaient envie de prendre leur vie en main, et de la serrer très fort. Il n’était plus question que je perde le peu de famille qui me restait, que la drogue m’éloigne de mon frère et de ma sœur. Aujourd’hui j’ai aussi un neveu de deux ans. À 27 ans, je vis avec un homme que j’ai choisi, que j’aime, et ça m’arrive d’aller prendre des marches la nuit, juste parce que j’en ai l’envie, et le droit. Pour la première fois de ma vie, mon père m’a dit cette année qu’il était fier de moi.  

Pourquoi j’irais encore chercher l’approbation de quelqu’un qui m’a fait tant de mal ? Je ne lui enlèverai jamais ses torts, mais je ne lui enlèverai pas non plus ses qualités. Il m’a élevée dans l’abondance, je n’ai manqué de rien. Je pense qu’il a perdu pied en voyant sa femme mourir, et ses enfants ne pas croire en Dieu, et qu’il a choisi de déverser tout ça sur moi parce que j’avais le dos large. J’ai eu à faire un cheminement de pardon extrêmement difficile, mais j’ai eu le choix. Soit de lui pardonner et de vivre, soit de laisser ma peur de lui prendre des décisions pour moi. J’ai fait le choix de vivre. Moi aussi j’ai été quelqu’un de toxique pour mes proches, mais dans la vie on peut admettre qu’on est le résultat de ce qu’on a vécu et s’améliorer. »

[1/3] « J’ai travaillé comme préposée aux bénéficiaires auprès des enfants malades à Ste-Justine pendant dix ans. Dès le premier jour, j’ai su que ce n’était pas pour moi. Je voyais juste du sang, des bras cassés, des situations de crise. Je me sentais très limitée là-bas, mais j’aimais l’institution. Pendant une fin de semaine sur le Lac Champlain avec ma soeur j’ai découvert la navigation, puis de fil en aiguille la rame océanique. Quand j’ai vu que ça existait, qu’on pouvait devenir aventurière, j’ai su que c’était ça que je voulais faire de ma vie. Ce qui m’a attirée dans notre monde où tout va vite, tout se jette, tout est éphémère, même les relations, c’était cette possibilité de retourner à un projet physique pour avancer. Être seule avec mon corps.<   Mais j’ai peur de l’eau, peur d’être immergée dans l’eau, de me baigner seule. J’ai découvert en lisant des livres que pour faire des traversées à la rame, il fallait souvent descendre dans l’eau pour enlever les moules de la coque qui ralentissent le bateau. À ce moment-là, j’ai mis une croix sur mon projet. Je ne voulais pas apprivoiser cette peur-là, c’était trop immense pour moi. Mais un jour, une enfant malade m’a dit ‘Toi tu ne sais pas ce que c’est de se battre, d’affronter tes peurs, tu ne peux pas dire aux enfants de retrousser leurs manches alors que tu ne le fais pas toi-même.’ Cette enfant est décédée quelques semaines après, mais elle m’a fait réaliser que le courage c’est une question de choix. »
[2/3] « Aujourd’hui on oublie de suivre notre intuition. Notre nature humaine, notre petite voix intérieure, on l’écoute de moins en moins parce qu’on est toujours percutés par la publicité, par la vie quotidienne ; on oublie qu’on a du libre arbitre. Tout le monde me demande pourquoi je l’ai fait, et je l’ai compris à la fin du voyage : je n’ai pas à me justifier, j’ai juste suivi mon intuition, je l’ai fait parce que j’avais le goût de le faire. Le plus dur, ça a été les cinq ans de préparation. Tous les jours j’ai pensé abandonner. Les deux dernières années, j’avais très peu de revenus et beaucoup de pression sur les épaules. La solitude que je ressentais avant le départ était plus grande qu’une fois en mer, mais je ne pouvais pas montrer de doute.   J’avais des bénévoles qui travaillaient avec moi, des gens qui croyaient en moi, et des voisins qui s’arrangeaient pour me laisser de la nourriture, sans jamais toucher ma fierté. Quand je me suis retrouvée seule au large, que le dernier zodiac qui m’accompagnait m’a quittée, que le bruit du moteur a disparu, j’ai commencé à avoir le mal de mer. Ça a duré quatre jours, comme si tout le stress des cinq dernières années tombait. Mais ça m’a permis de faire une coupure franche avec la terre ferme. Ensuite je ne me suis jamais sentie seule ou abandonnée ; ça a été un vrai travail d’équipe. »  

  [3/3] « J’ai traversé des tempêtes, chaviré dix fois, mais tout est une question d’attitude, parce que c’est la seule chose que tu contrôles au milieu de l’océan. Tu ne contrôles pas la météo, pas la couverture médiatique, pas ton équipe sur la terre ferme. Quand j’ai compris ça, j’ai appris à me détacher de l’émotion, de la frustration, du jugement, et à me concentrer sur le plaisir de mon engagement. Chaque coup de rame est insignifiant, mais c’est l’ensemble de ces coups qui va m’emmener de l’autre côté de l’océan.

  C’est la même chose avec la protection de l’environnement. Le fait que j’utilise le métro au lieu de la voiture ou que je décide de moins consommer est insignifiant pris isolément, mais c’est l’ensemble de tous nos gestes collectifs qui va faire une différence. Si tu es dans le jugement, tu n’es pas dans l’engagement de l’action, et tu n’as pas de plaisir à le faire. L’optimisme c’est comme le courage, c’est une aptitude qui se développe. »

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