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La diversité est-elle bloquée dans la cheminée?

« Ça prend juste des cadeaux et un costume rouge, peu importe la couleur de la peau. »

26 novembre 2021
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Dans les dernières années, l’arrivée d’un Capitaine America, d’une agentE 007 ou d’un Fardoche à la peau noire a été accueillie comme une petite révolution en matière de représentation de la diversité, un changement bienvenu et attendu depuis longtemps sur nos écrans et dans la culture populaire.

Mais quand on parle d’icônes des Fêtes, les personnages sont souvent aussi blancs que leur fausse barbe. Alors que les pères Noël sont de retour en présentiel dans les centres commerciaux, bien au chaud derrière leur plexiglas pour entendre la petite Marie-Lune décrire avec moult détails son kit Lego de rêve, argumenter avec Léo pour savoir s’il a vraiment été sage cette année, et faire un clin d’oeil lubrique à la fée des étoiles (ou au lutin de service) entre deux enfants, une question s’impose : qu’en est-il de la diversité au pays du renne au nez rouge?

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J’en ai discuté à la bonne franquette avec des entreprises d’animation spécialisées en pères Noël.

Un beau souvenir de chez La Baie pour Isabelle.
Un beau souvenir de chez La Baie pour Isabelle.

Mais d’abord, j’ai passé un coup de fil à la journaliste à la section Affaires de La Presse Isabelle Massé (née de l’union d’une maman d’origine haïtienne et d’un papa blanc), qui se spécialise en marketing.

D’emblée, elle croit que la table est mise pour que les mœurs de notre époque fassent un croque en jambe au père Noël à saveur Coca-Cola. « Je pense qu’on est prêt avec la nouvelle génération. On est tellement pro-diversité que ça va changer très bientôt, à moins que les enfants se tannent carrément du personnage parce qu’il exploite les lutins et maltraite les animaux. En plus qu’avoir des cheminées, c’est pas très environnemental! », blague à moitié la journaliste.

J’ai aussi appelé à La Maison d’Haïti, où j’apprends que le père Noël a la peau noire à la fête annuelle de l’organisme montréalais depuis un demi-siècle. « Absolument! Et je n’ai jamais entendu le moindre enfant poser la moindre question à ce sujet. Pourvu qu’il donne des cadeaux et dise “Ho! Ho! Ho!” », tranche la directrice générale Marjorie Villefranche, qui profite en plus de la présence d’une fée des étoiles dont les vêtements sont faits de tissus aux motifs africains.

Courtoisie Maison Haïti
Courtoisie Maison Haïti
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Pour Mme Villefranche, la diversité s’est déjà emparée de Noël, à l’abri des projecteurs. « Comme beaucoup de gens ont subi de la discrimination et du racisme, ils n’ont peut-être pas envie d’en parler publiquement », suggère-t-elle, ajoutant que plusieurs organismes communautaires, dont le sien, ont adapté Noël à leur sauce depuis belle lurette.

À la défense de Mme Villefranche, il faut dire que la médiatisation il y a quelques années d’un premier père Noël afro-américain aux États-Unis a été marquée par la controverse. Larry Jefferson (en en-tête de cet article), un vétéran de l’armée texan en poste dans un centre commercial de Minneapolis, avait fait la joie des enfants, mais avait aussi du subir les foudres racistes de certains internautes sur les réseaux sociaux.

Courtoisie Maison Haïti
Courtoisie Maison Haïti
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De Saint-Nicolas à Coca-Cola

Avant de poursuivre, un peu de contexte historique.

Si les célébrations de Noël remontent aux décadentes saturnales de la Rome antique, il faudra attendre le Moyen Âge pour entendre parler de la légende de Saint-Nicolas, avec une barbe blanche, un manteau rouge et des cossins religieux. Le Saint-Nicolas original était probablement turc by the way, avant de se faire connaître comme le Saint qui a ressuscité trois enfants sauvagement trucidés par un boucher.

Le Saint-Nicolas original était probablement turc by the way

Son amour pour les enfants doit venir de là après tout.

Les Hollandais sauvent Saint-Nicolas de la réforme protestante du 16e siècle en Europe en le rebaptisant Sinter Klaas. Ce dernier se met alors à distribuer des jouets.

Il émigre en Amérique au 19e siècle, où il est présenté comme un vieux monsieur en manteau vert, bleu et finalement rouge, ou parfois comme un lutin dodu. Il devient alors Santa Claus. Mais c’est une campagne publicitaire de Coca-Coca au début des années 30 qui mettra au monde le modèle de père Noël actuel, blanc et dodu comme un honnête citoyen américain. Pour la petite histoire, l’illustrateur Haddon Sundblom s’est inspiré de sa propre bouille pour donner vie au personnage.

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Pour une version plus étoffée de l’histoire de Noël at large, je vous invite à cliquer sur cette vidéo du bon Laurent Turcot.

Offre et demande féérique

Donc, maintenant qu’on sait que le père Noël original était turc, sinon hollandais, ou qu’il a été fabriqué à des fins marketing pour une marque de boisson gazeuse, une question s’impose : est-ce que l’image du père Noël appartient à quelqu’un? En présumant que non, le personnage serait donc malléable et sujet aux variations culturelles.

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Aux yeux de la porte-parole de l’agence des pères Noël professionnels du Québec Audace & co, le modèle actuel fonctionne encore. « Personne ne demande de père Noël issu de la diversité et personne n’est offusqué de ne pas en trouver », assure la porte-parole Catherine Lacasse, dont les pères Noël font un retour en force cette année dans les centres commerciaux, les partys de bureau et chez les particuliers.

Aucune requête n’a été formulée pour s’asseoir sur les genoux d’un père Noël qui n’aurait pas la peau blanche. « Le standard de vieux barbu [à la peau blanche] avec des lunettes fait tellement partie de l’histoire », estime Catherine Lacasse, qui fait un parallèle avec le petit renne au nez rouge, qui a toujours eu le nez de cette couleur.

Noël Blanc

« C’est moi le meilleur père Noël! Ho! Ho! », s’exclame d’une voix grave Pierre Héroux, papa Noël en chef chez Lespèresnoël.ca.

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Le quinquagénaire partage ses apparitions avec deux autres professionnels, qui, contrairement à lui, ne portent ni perruque ni fausse barbe.

« On a même recruté celui qui a passé vingt ans au Complexe Desjardins », se targue M. Héroux, qui doit refuser certains contrats tellement la demande est forte.

S’il n’a jamais eu non plus de demande précise pour un père Noël issu de la diversité, M. Héroux assure compter plusieurs client.e.s aux origines variées. « Un de mes pères Noël est italien aussi, donc oui, on s’en va peut-être vers ça, admet-il. Le père Noël est vêtu de rouge avec une barbe blanche façon Coca-Cola depuis 100 ans. C’est mondial, c’est traditionnel. Je suis en faveur de la diversité, mais les enfants s’attendent à le voir débarquer comme ça. »

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Mais si une personne d’origine haïtienne ou autre lui envoyait un CV pour devenir père Noël, Pierre Héroux assure qu’il considérerait sa candidature. « Je reçois des demandes de plusieurs familles d’origines diverses maintenant. Je trouvais ça spécial la première année, mais j’en ai de plus en plus », observe-t-il.

Les pères Noël bilingues et trilingues populaires

Le téléphone ne dérougit pas non plus chez Les clowns du carrousel, une entreprise fondée en 1985 par Dominique Lévesque, qui se spécialise notamment dans l’animation de clowns et de pères Noël à l’approche des Fêtes.

Sauf un trentenaire, tous ses pères Noël sont âgés de 60 ans et plus, ce qui a mis la business un peu sur les breaks durant la pandémie, pour des raisons de sécurité.

« Mais les vaccins s’en viennent », s’enthousiasme Dominique Lévesque en référence aux 5-11 ans qui commencent à recevoir leurs doses.

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En plus des partys de bureau, les 24 et 25 décembre sont déjà très occupés pour les visites à domicile. M. Lévesque n’a pas été confronté à des enjeux de diversité depuis ses débuts. Le père Noël continue d’être ce gros bonhomme caucasien vêtu de rouge avec une barbe blanche. « Mais on travaille avec plusieurs communautés! », assure M. Lévesque, qui a d’ailleurs déjà envoyé un père Noël dans la communauté atikamekw de Manawan.

Il observe toutefois une popularité de ses pères Noël bilingues, voire trilingues, surtout auprès de communautés hispanophones.

Pour le père Noël, l’important, c’est la qualité du costume et l’amour des enfants

À l’heure actuelle en tout cas, puisque l’entrepreneur et metteur en scène de plusieurs spectacles pour enfants se dit bien conscient que les choses vont éventuellement bouger. Rien pour déranger M. Lévesque, qui embauche des clowns et du personnel issus de la diversité. « Pour le père Noël, l’important, c’est la qualité du costume et l’amour des enfants », laisse tomber M. Lévesque.

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« On a beaucoup de demandes de Black Panther »

Chez Fun Party, on se spécialise en location de costumes, jeux gonflables et célébrations de toutes sortes. Les animations de mascottes, de superhéros et de pères Noël sont aussi populaires, dans un rayon de 100 kilomètres autour de la compagnie basée à Longueuil.

« Côté diversité, on a eu des demandes pour des showers de bébés avec des poupons à la peau plus foncée sur les décorations », souligne Ina Dorpienco, conseillère chez Fun Party.

Rien de particulier du côté des pères Noël, même si le nombre de client.e.s issu.e.s de la diversité est en hausse. « On a eu beaucoup de demandes pour des costumes de Black Panther, Moana et Jasmine, la blonde d’Aladin. Plusieurs clients d’origine asiatique capotent aussi sur Sonic ou les Pokémon », observe Mme Dorpienco, qui constate aussi une popularité transcendant les communautés pour certains personnages, comme ceux de la Pat Patrouille ou de la Reine des Neiges.

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Père Noël < Soupe Joumou

D’un point de vue purement marketing, le père Noël demeure une image forte dans sa forme actuelle et son règne n’est pas menacé, résume enfin la journaliste Isabelle Massé. « Pour moi, il est blanc, je n’ai jamais remis ça en question. Même Jésus est blanc en Haïti, alors qu’il venait du Moyen-Orient et qu’il était certainement basané », nuance-t-elle.

Elle ajoute que dans toutes les fêtes de famille qui ont marqué sa jeunesse, le père Noël était blanc. « C’était un voisin ou le chum de quelqu’un. J’ai toujours eu l’impression que c’est ça qui est ça. En autant qu’on aille notre festin haïtien, c’est tout ce qui compte, avec la soupe Joumou », résume Isabelle en riant.

Ali, le frère de Khadi, sur les genoux du « père Noël » incarné par leur maman.
Ali, le frère de Khadi, sur les genoux du « père Noël » incarné par leur maman.
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Laissons ici le mot de la fin à ma partenaire de karaoké/quiz de Harry Potter Khadi Ndao (d’origine sénégalaise), qui a grandi sur les genoux d’un père Noël personnifié par ses parents en alternance.

Ce sujet de reportage a même polarisé les parents en question, lorsque Khadi a abordé le sujet avec eux. « Mon père dit que l’image du père Noël ne peut pas être changée, ma mère pense qu’on devrait l’ouvrir à la diversité pour refléter d’autres communautés. C’est visiblement un bon sujet de débat! », lance Khadi.

Pour elle, le père Noël n’est pas un intouchable et la société évolue. Elle évoque les pansements pour peaux noires et brunes, ou les pyjamas avec des illustrations de pères Noël au visage foncé achetés par des amis chez Gap. « Je disais à mon père que si tu prends le point de vue d’un enfant, ça prend juste des cadeaux et un costume rouge, peu importe la couleur de la peau. C’est plus les adultes qui ont un malaise avec ça », croit Khadi, qui respecte toutefois les deux points de vue et comprend l’importance du père Noël actuel dans l’imaginaire collectif. « Mais bon, si James Bond peut être une femme noire, pourquoi pas le père Noël? »

Bon point, Khadi.

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