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La dernière job de brakes de John et Jimmy
« Je suis nerveux », avoue Jimmy, quelques heures avant le début de sa retraite, après avoir tâché d’huile ses doigts durant près de 40 ans dans le même garage du Mile-End flanqué de son éternel partner John.
Les deux mécaniciens d’origine grecque et leur garage de la Rue Saint-Viateur font partie du paysage depuis toujours et leur départ marque la fin d’une longue histoire qui s’est amorcée dans les années 50, plus d’un demi-siècle avant l’apparition des premiers hipsters dans le quartier.
À l’âge de 15 ans, déjà, Jimmy venait mettre de l’air dans les pneus de son vélo à l’ancien garage Champlain qui se trouvait là auparavant.
«C’est sûr qu’on serait restés encore un peu, on a tant de souvenirs ici», confie John
Il a commencé à réparer des voitures quelques années plus tard, sans se douter qu’il aboutirait au début des années 80 dans l’ancien poste à essence Champlain, où il a rencontré John, son acolyte des prochaines décennies.
« Ça me fait un petit pincement, mais il y a un commencement et une fin à toute », philosophe justement ce dernier, un homme de peu de mots qui semble néanmoins ému à l’idée de tourner cette longue page.
La clinique d’auto Saint-Viateur (c’est son nom actuel après quelques variations au fil du temps) était en vente depuis un petit moment quand elle a finalement trouvé preneur. John et Jimmy ont récemment appris la nouvelle et ont dû s’habituer rapidement à l’idée de ranger leurs outils. « C’est sûr qu’on serait restés encore un peu, on a tant de souvenirs ici », confie John, âgé de 70 ans comme son partenaire né à un mois d’intervalle.
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Si vous êtes déjà passé devant ce garage situé à l’angle Clark et Saint-Viateur, vous avez probablement remarqué son aspect vintage, un peu figé dans le temps.
Une sorte d’anachronisme architecturale qui détonne avec le secteur branché d’Ubisoft situé à un jet de pierre. Les garagistes ignorent quelle sera la vocation du terrain, mais s’attendent à voir de nouveaux condos pousser sur le site de l’ancien garage.
Mais chaque chose en son temps. Pour l’heure Jimmy et John doivent aller au bout de cette ultime journée de travail. Jimmy a encore une job de brake sur un Honda Civic à faire.
Les vétérans garagistes ont toutefois la tête ailleurs. Depuis ce matin défilent les clients réguliers et amis de longue date pour les saluer une dernière fois, leur souhaiter bonne retraite.
Papa m’a même dit plus souvent «appelle John et Jimmy pour un tune-up » que « je t’aime mon fils » (BEN NON!).
C’est d’ailleurs le cas de mon père, grâce à qui John et Jimmy font partie de ma vie depuis l’époque où j’avais une coupe champignon. Mon père était policier dans ce secteur durant plusieurs années et confiait depuis environ 30 ans nos voitures aux deux garagistes.
Papa m’a même dit plus souvent «appelle John et Jimmy pour un tune-up » que « je t’aime mon fils » (BEN NON!).
Mais sans farce, les deux vieux ponts élévateurs du vieux garage aux effluves de Prestone auront jacké ma Micra, ma Sentra, ma Hyundai, ma Tercel, ma Pontiac Acadian beige dégueulasse (qui m’avait coûté 250$ plus une caisse de 12 Bleue Dry) ma Cavalier turquoise (avec un estifi de système de son) et ma Matrix, en plus d’avoir soulevé toutes nos voitures familiales (incluant celles de mes deux frères), de notre Lada orange à notre Corolla grise.
Bref, une vie à changer nos pneus, notre huile et nos timing belt, à nous et à des dizaines, voire des centaines d’autres familles.
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On ne payait pas cher au garage de John et Jimmy. On n’a jamais trop su pourquoi d’ailleurs, mais bon on ne s’en plaignait pas et on laissait toujours une bouteille de vin de dépanneur – le Cochon Mignon – dans leur petit frigo derrière le comptoir avant de partir.
« Merci beaucoup John, t’as été un super partner », lance spontanément Jimmy, lorsque je lui demande ce que ça lui fait de quitter son bras droit d’aussi longue date. « On a eu quelques chicanes, mais rien de grave. Merci aussi aux clients, pour leur confiance », renchérit de son côté John, un Lavallois qui promet de donner à l’occasion des nouvelles à Jimmy, qui réside à Châteauguay.
«J’ai jamais vraiment arrêté depuis 52 ans ni pris de longs break. Je suis heureux», confie simplement cet amateur de vélo.
Les deux hommes profiteront de ce divorce professionnel pour passer du temps avec leurs 11 petits enfants et leurs maisons en Grèce. Jimmy a déjà hâte d’aller se prélasser sur le sable de Finikounda, près de l’endroit où il possède un pied à terre. « J’ai jamais vraiment arrêté depuis 52 ans ni pris de longs break. Je suis heureux », confie simplement cet amateur de vélo.
Jimmy et John devront également se séparer des nombreuses photos vintage de jeunes femmes en maillots aux cheveux crêpés qui ornent les murs du vieux garage, mélangées à des paysages grecs ensoleillés. « La plupart d’entre elles sont sûrement mortes ou plusieurs fois grands-mères », résume Jimmy en riant, au sujet des « jeunes femmes » au-dessus de sa tête.
L’heure de la retraite a peut-être sonné, mais le souvenir des vieux garagistes sera certainement à jamais gravé dans ma mémoire.
Ils me rappelleront toujours mes vieux chars, le Cochon Mignon, mon père et les filles vintage figées pour l’éternité dans les années 80.
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