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La créatrice du mois : Jolène Morin

Des toiles, des boutiques et des poissons mous.

Par
Barbara-Judith Caron
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Tu tiens la boutique Mam&Pop depuis un moment déjà sur le Plateau, avant c’était la Galerie Zone Orange dans le Vieux Montréal, mais tu es d’abord une artiste…

Complètement! J’ai fait mon bac en art visuel avec une mineure en histoire de l’art. Ensuite, je me suis installée en Suisse romande où j’ai fait pas mal d’expositions comme artiste peintre et en 2007, à mon retour au Québec, j’ai lancé la Galerie Zone Orange. L’idée de départ, c’était d’avoir mon propre espace créatif couplé à un espace de vente, surtout des produits d’artisans locaux. On était dans les premiers à mixer un paquet d’affaires qui n’avaient pas de bon sens ensemble, un concept qui était populaire en Suisse, mais moins ici. D’ailleurs, on servait aussi du café, un prétexte pour inciter les gens à entrer dans la boutique, mais on ne l’avait pas pantoute comme baristas!

T’es comme une entrepreneure impressionniste!

L’art a toujours gardé une place dans ma vie. J’ai continué à exposer à New York, à Melbourne et au Japon. Je faisais aussi des illustrations pour des catalogues en éducation. Tranquillement, j’ai aussi fait des produits pour ma propre boutique, mais sans jamais mettre mon nom…

Ah oui? Pourquoi?

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Peut-être que j’avais peur des commentaires? Je ne sais pas trop! Tu sais j’étais là en boutique quand les gens se promenaient et disaient ce qu’ils pensaient de tel ou tel objet. On dirait que je ne voulais pas avoir à gérer ça on dirait. Je n’assumais pas tout à fait ce côté de moi.

Et puis, tu as déménagé tes pénates sur le plateau.

J’étais tannée de passer mon temps à réaliser des montages dans mes vitrines! Le côté boutique prenait de plus en plus de place et entre temps, une amie proche est décédée d’un cancer fulgurant. Un choc. Ça m’a fouetté. Tu te poses des questions : coudon, c’est tu vraiment ça que je veux faire de ma vie, être gestionnaire? J’ai alors lancé Mam&Pop pour exploiter mon côté plus créatif, un endroit où les enfants pourraient suivre des ateliers de bricolage, où on allait vendre des boîtes remplies de trucs pour les inciter à créer. Très vite, j’ai senti que je tombais dans le même piège… La boutique passait avant l’artiste. Alors un jour j’ai décidé de remplir la place avec mes créations, notamment des sacs, des t-shirts, des chaussettes avec mes dessins.

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La place en question, aujourd’hui c’est une « poissonnerie molle », c’est quoi cette affaire-là?!

La boutique a complètement été transformée en poissonnerie, on y vend maintenant exclusivement des coussins (ou des toutous) en forme de poissons et crustacés, dessinés de ma main. J’ai organisé plusieurs soirées de « fourrage » avec des amis pour la fabrication, on a des crevettes, des esturgeons, des brochets et d’autres espèces dans nos étalages! J’ai voulu créer une expérience immersive : on est dans une vraie poissonnerie!

Vraie pas vraie!

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Tout est fait dans les règles de l’art : les étalages, les emballages, nos vendeurs donnent aussi des recettes pour savoir comment apprêter votre achat! J’ai vraiment poussé l’expérience loin : pour faire la publicité, on a distribué 3000 affiches dans le quartier où on annonçait l’ouverture d’une poissonnerie molle. Ça a complètement déstabilisé les gens et ça, je trouve ça vraiment drôle. Certains y ont cru et à l’ouverture une dame était tellement en colère, je pensais qu’elle allait défoncer ma vitrine! Elle était fâchée, mais en même temps je me disais : elle vit quelque chose! Ça ne me dérange pas de me faire envoyer chier. Maintenant j’assume mes créations. T’as le droit de trouver ça violent de lire « explosion de caca » sur un de mes cache-couches , mais moi c’est mon univers!

Tu as mis le doigt sur quelque chose qui te faisait vibrer!

Quand tu vois un enfant dormir avec un filet de truite coussiné, tu sais que tu as réussi! Ce n’est pas un animal qui fait très « peluche » ou « doudou » a priori, mais on a un succès fou. Ça valide le fait que mes niaiseries finalement, elles valent quelque chose, que d’aller jusqu’au bout de ses idées, de faire ce qu’on aime, ça vaut la peine. Quel sentiment de satisfaction! On joue à la poissonnerie, on est dans un grandeur nature. Et tout le monde est invité à participer à cette installation artistique. La crevette que tu achètes, elle n’a rien d’utilitaire, c’est le souvenir de cette installation et tu en fais partie!

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Et les crevettes, tu connaissais ça tant que ça avant?!

Pantoute! En fait, je me suis lâchée lousse dans le dessin de poisson pour ce projet, jusqu’à ce que je me mette à avoir peur des vrais pêcheurs! Allaient-ils me reprocher de ne pas avoir respecté les couleurs et la forme des vrais poissons? Alors j’ai consulté plusieurs encyclopédies et j’ai regardé à quoi ressemblait le plus ce que j’avais dessiné. Ah! Tiens, ce dessin-là ça ressemble à un esturgeon du nord, ça va être un esturgeon du nord! Ce n’est pas concluant à 100%, on m’a dit que mon brochet ne ressemblait pas du tout à un brochet.

Tu as aussi fait beaucoup d’impro, il y a un peu de ça dans cette installation. Je me trompe?

C’est vrai qu’il y a un aspect théâtral. Ce projet, c’est la conjugaison de plusieurs passions. Nos vendeurs sont habillés en pêcheurs, on jase de pêche avec nos clients! C’est ce que je voulais créer. En art visuel, on est tellement souvent simple spectateur et si tu n’es pas spectateur, on va de demander de comprendre tel ou tel code. Ici, les codes sont établis et connus de tous. Une poissonnerie, tout le monde sait à quoi ça ressemble, même les touristes américains qui nous visitent.

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La poissonnerie molle fermera ses portes le 24 juin. Qu’est-ce qui t’attend pour la suite?

J’ai la chance d’avoir un local pour m’accueillir dans mes folies passagères, mais j’ai aussi plein d’autres idées pour des installations qui pourraient se promener en ville. Par exemple, cet automne j’ai bien l’intention de me mettre sur la construction d’une distributrice d’organes.

Tu veux dire comme des distributrices de croustilles et de chocolat?

C’est ça! Mais avec des organes en tissus, fourrés comme des coussins, sur le même principe que les poissons. As-tu envie d’un poumon?

Pas pour tout de suite, mais je vais prendre une darne de saumon molle par contre.

On peut suivre Jolène via Mam&Pop