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La condamnation de Mylène Hébert
Cette histoire se déroule à Drummondville. Enfin, pas tout à fait. Elle se déroule surtout dans cet endroit sans adresse où tant d’histoires changent d’échelle. On l’appelle Internet.
Une histoire en ligne, donc une histoire de notre temps. Des gens qui se rencontrent sans se connaître, se fabriquent des identités, des communautés, des ennemis. Des récits, aussi. Qui, à force d’être répétés, débordent parfois de l’écran. Et là commencent les collisions.
Celle-ci en est une.
Internet adore les histoires qui n’en finissent plus. Il les étire, les transforme, et finit toujours par leur trouver des fidèles. Le réel, lui, est moins patient. Un matin, il se présente à la porte avec un jugement sous le bras.
Ce feuilleton a un visage. Celui de Mylène Hébert, 41 ans, de Drummondville. Vingt-trois mille abonnés sur Facebook. Dix mille sur TikTok.
Mylène Hébert se présente comme une survivante de traite sexuelle et d’un réseau de pédocriminalité. Au fil des ans, elle a raconté les contours d’une même histoire dans une multitude d’entrevues, des plateformes les plus obscures jusqu’à QUB Radio. Elle affirme avoir été victime d’exploitation dès l’âge de 13 ans.
Conférencière à ses heures pour, dit-elle, « démystifier la pédocratie », Mylène Hébert se définit aussi comme une lanceuse d’alerte. Comme tant d’autres avant elle, elle a trouvé dans les réseaux sociaux sa grande tribune. Un lieu où raconter sa version des faits, rallier des fidèles et bâtir, publication après publication, le récit de sa propre vie.
Le chemin
À l’en croire, l’histoire remonte à la fin des années 1990. Alors une adolescente en fugue, elle aurait été entraînée dans un réseau de traite de personnes lié aux motards criminalisés, droguée, puis déplacée de ville en ville comme une marchandise.
Puis, vient le centre jeunesse. L’isolement. Les agressions sexuelles. Elle fugue de nouveau. On la retrouve, alors qu’elle est encore mineure, dans un bar de danseuses de Saint-Hyacinthe. La police, affirme-t-elle, ne la protège pas. Elle retombe dans les mailles du même réseau, qui aurait projeté de la vendre en Guadeloupe. La suite se brouille.
En 2018, à 35 ans, Mylène Hébert entreprend une thérapie auprès d’une sexologue. Au fil de 74 rencontres réparties sur plusieurs années, les souvenirs de ces épisodes traumatiques auraient ressurgi.
S’ensuit la période qu’elle qualifie de « contentions chimiques ». Des mois, peut-être des années, à être presque immobile, médicamentée, écrasée par un passé qui venait de refaire irruption dans sa vie.
Arrive la pandémie. Mylène dit y avoir retrouvé une énergie qu’elle croyait perdue. Comme tant d’autres, elle parle d’un éveil. Un mot qui a beaucoup circulé ces dernières années. Pour certains, il désigne une guérison. Pour d’autres, une révélation. Pour Mylène Hébert, c’est le moment où elle passe à l’action.
C’est aussi l’époque des masques. À Québec, elle est arrêtée après avoir refusé d’en porter un, soutenant qu’une condition particulière l’en exemptait. Ce sont aussi les années où elle se bat contre la vaccination de ses enfants, dont elle n’a plus la garde.
Les réseaux sociaux deviennent son territoire. Mylène Hébert y publie sans relâche, dans des textes décousus ou de longues vidéos en selfie, ses comptes à régler avec le passé. Au fond de tout cela, une seule certitude : la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) aurait agi en toute impunité. Puis, viennent les accusations de torture institutionnelle, les violations alléguées de ses droits fondamentaux et cette idée, répétée encore et encore, d’avoir été abandonnée par ceux censés la protéger.
Elle gravite autour de différents groupes Facebook qui s’érigent contre le « système ». Ils n’expliquent pas tout, mais ils éclairent le décor numérique dans lequel son histoire a trouvé une chambre d’écho et des relais.
La pandémie est déjà loin derrière lorsqu’arrive le 2 mai 2025. Ce jour-là, quelque chose change. Mylène Hébert publie une série de vidéos où elle accuse plusieurs personnalités d’agressions sexuelles et d’appartenir à un présumé réseau de traite sexuelle.
Elle accuse le chanteur rock Éric Lapointe. Yves-François Blanchet, ancien gérant du chanteur et aujourd’hui chef du Bloc québécois. Alain Carrier, son ancien employeur et ex-maire de Drummondville.
La publication explose en centaines de milliers de vues.
La spirale s’accélère. L’histoire quitte les marges d’Internet pour entrer dans la sphère publique. Alain Carrier, lui, refuse de laisser ces allégations sans réponse. Ses avocats montent au front.
Le 9 mai, la Cour supérieure ordonne à Mylène Hébert de retirer ses publications. Douze jours plus tard, elle le lui ordonne de nouveau, avec des limites plus précises encore. Mylène Hébert passe outre. Elle continue.
Le 15 septembre 2025, elle est déclarée coupable d’outrage au tribunal pour avoir défié ces ordonnances en continuant les vidéos portant des accusations.
Le procès se déroule sur trois jours, en novembre 2025, au palais de justice de Drummondville. Faute de moyens, Mylène Hébert assure elle-même sa défense. Ses preuves sont refusées. À plusieurs moments clés, elle n’est pas là. Elle dit craindre pour sa sécurité.
Le 15 janvier 2026, le juge Bernard Synnott tranche. Il n’a pas trouvé « la moindre preuve crédible ». Il parle d’« élucubrations », de « fabulations » et, finalement, de « délire ».
Le tribunal accorde aussi une ordonnance de protection aux avocats d’Alain Carrier et rejette la poursuite de 500 000 $ intentée par Mylène Hébert pour prétendue « violence institutionnelle », la déclarant abusive.
Pour Mylène Hébert, le mot n’est pas délire, mais traumatisme. Elle refuse l’idée d’une rupture avec le réel et dit vivre avec les séquelles des violences qu’elle affirme avoir subies. Son combat avec l’IVAC est lui aussi raconté, capsule après capsule, sur les réseaux sociaux.
En un peu plus d’un an, une histoire née sur Facebook est devenue un affrontement. D’un côté, une femme qui refuse de renoncer par conviction. De l’autre, une institution qui ne peut se permettre d’être ignorée.
Autour de cette saga s’est formée une communauté. On y célèbre ce que l’on considère comme une survivante. On prie pour elle. On lui promet la justice divine. Des voyantes lui annoncent que la vérité triomphera. « Hare Krishna », écrit quelqu’un. Un monde qui s’autoalimente, où chacun valide l’autre, et dont l’architecture tient comme un château de cartes bâti sur la conviction qu’il existe toujours un complot plus grand que soi.
Le décor rappelle celui de la pandémie. Profils anonymes, contenus générés par l’intelligence artificielle. Les photos de profil changent pour #JeSuisMylèneHébert.
Ses publications interpellent ministres, policiers, juges, même le FBI. Elles circulent aussi chez François Amalega, Joël Gagnon, Jonathan Blanchette, André Pitre et d’autres figures connues de l’opposition aux mesures sanitaires et de l’indignation numérique.
L’affaire aurait pu s’arrêter là. Elle s’enfonce davantage.
Une nouvelle condamnation pour outrage au tribunal tombe en mai 2026. Puis, le 13 juillet dernier, après des mois de défiance envers les injonctions de la Cour, Mylène Hébert est condamnée à huit mois d’emprisonnement et à une amende maximale de 10 000 $. Le tribunal lui accorde cinq jours pour se livrer aux autorités.
En réponse, elle entame une grève de la faim. Et continue de publier sans relâche, comme si le feuilleton refusait de se terminer. Dans certaines vidéos, elle appelle les policiers à refuser de participer à l’arrestation d’une « survivante de pédocriminalité ».
Se confiant au journal local Vingt55 à propos du verdict, Alain Carrier ne parle ni de victoire ni de réparation : « Tout ce que je voulais depuis le début, c’est qu’elle cesse de dire des faussetés à mon sujet. Si elle avait respecté les ordonnances de la Cour, elle ne serait pas en prison aujourd’hui. Ce n’est pas ce que je souhaitais ».
Bien sûr, cette histoire attire aussi sa part de cruauté. Ce qui se joue en ligne ressemble parfois moins à un débat qu’à un cirque souterrain. Dans certains recoins d’Internet, accusations et contre-accusations s’empilent jusqu’à ce que plus personne ne sache très bien où finit le drame et où commence le spectacle.
« Nos institutions sont brisées »
En réponse au verdict, on appelle à une « manifestation pacifique et perpétuelle ». Un sit-in sans date de fin devant le poste de police de Drummondville. « Ça doit être gargantuesque, comme à Ottawa et plus encore », dit l’une des organisatrices, nostalgique du Convoi de la liberté.
C’est ma chance de voir ce qu’il reste de cette histoire une fois sortie d’Internet.
Voyez-vous, j’ai grandi à Drummondville. Cela fait longtemps que j’habite Montréal, plus longtemps même que je n’ai habité ma ville natale. Mais les villes qui nous ont vus naître gardent une petite part de nous. On peut partir, refaire sa vie, prendre d’autres habitudes, mais quelque chose continue malgré tout de nous y rattacher. Un fil invisible.
À mon arrivée, ils sont une dizaine à attendre. Un homme tient son téléphone à bout de bras et diffuse un direct. Les médias ont beaucoup écrit sur cette communauté née de la pandémie. Ils sont passés à autre chose. Eux, non. Ils sont encore là.
Je rencontre surtout des femmes venues d’un peu partout. De Québec, de Shawinigan, de Montréal, pour soutenir celle qui, disent-elles, « tente de sortir d’un cauchemar ». La compassion est inconditionnelle. Plusieurs disent avoir elles aussi connu les agressions et l’injustice qui les accompagnent. Elles se reconnaissent en Mylène Hébert.
Quelques voitures klaxonnent. On prépare les affiches.
Dans cette scène, le journaliste au carnet que je suis devient à son tour un personnage. On m’entoure. Plusieurs parlent en même temps, se coupent la parole, chacun voulant me raconter sa vérité avant l’autre. Je n’ai pas besoin de poser de questions. Une logorrhée de mots me tombe dessus.
La conversation alterne de la franc-maçonnerie à l’Opération Scorpion, l’Ukraine, la loi 23, Jésus, les ateliers d’éducation sexuelle au primaire, le cannibalisme, les médias — ces grands complices du système. Une pluie de références, de noms et de théories qui semblent toutes obéir à la même grammaire.
« Son abuseur est libre. Il prospère. Et c’est elle qui s’en va en prison. »
Un autre prend la parole : « T’as pas d’argent, t’es faite. »
Une autre : « C’était une “plandémie”. Une pandémie planifiée! »
Une femme s’indigne : « On a trois hommes gais qui peuvent adopter une petite fille, mais une survivante qui se lève pour dénoncer les abus de la DPJ, personne ne la défend. »
Il y a, dans cette foule, quelque chose qui ressemble à de l’impuissance. Et à de la dépossession. J’y trouve des laissés-pour-compte. Une casquette de Trump vissée sur la tête, un homme en quadriporteur prononce le mot « adrénochrome » comme s’il allait de soi. On jongle allègrement entre migrants criminels, blanchiment d’argent et endoctrinement.
« Nous savons. »
« Dieu s’en occupe. »
« Ils ont peur de nous. »
Et puis, vient la question qui revient toujours. Qu’est-ce que vous allez écrire? En gros, de quel côté êtes-vous?
À la surprise générale, Mylène Hébert apparaît devant le poste de police. Une brindille. Elle avance lentement, murmure plus qu’elle ne parle. Derrière des lunettes fumées, elle enlace ses partisans avant de reprocher au seul journaliste local de l’avoir trahie.
On s’installe à l’ombre. « Je n’ai pas beaucoup d’énergie », dit-elle d’une voix théâtrale.
Puis : « Je m’en vais en prison parce que je les ai pognés. »
Elle parle de bûcher, de gens prêts à tout : « Qui me protège? »
Mylène Hébert me propose son dossier de preuve avant de rejoindre les siens. La police demande aux manifestants de se ranger sur le trottoir.
Les gens qui sont là ne sont pas de mauvaises personnes. En les écoutant, je pense aux récits rencontrés dans la rue. Rarement un grand effondrement. Plus souvent une succession de petits déplacements, de ruptures et de déceptions qui finissent par vous éloigner non pas de votre humanité, mais de cette petite boussole intérieure.
Chez plusieurs, il y a quelque chose de cet ordre-là. Une glissade. Un lent décrochage. Un moment où l’on cesse de faire confiance aux institutions, aux médias, aux experts, même à ses proches. Jusqu’à ce qu’on se retrouve ici, devant un poste de police, en plein été avec une pancarte mal conjuguée et le sentiment d’appartenir à une communauté que les autres ne voient pas.
Il y a eu un chemin et au bout de la route, il n’y a plus beaucoup de mains tendues. Seulement une société fatiguée qui ne sait plus très bien quoi faire avec vous.
Une des manifestantes quitte les lieux au volant d’une Lexus décapotable. Ce n’est pas la pauvreté qui les a conduits ici, mais un exil des idées communes.
Dans plusieurs vidéos, un pendentif d’orgone pend au cou de Mylène Hébert. De la résine, des cristaux et la promesse de pouvoirs invisibles. C’est peut-être l’image de cette histoire. Un monde où la croyance finit par compter davantage que la preuve. Où l’on adhère moins aux faits qu’à une manière de voir le monde.
Les institutions sont faites d’humains. Elles héritent de leurs qualités comme de leurs failles. Elles réussissent, se trompent, échouent. Les exemples abondent. Il leur arrive de manquer leur rendez-vous avec ceux qu’elles devaient protéger. Et il arrive qu’elles enferment quelqu’un qui avait peut-être d’abord besoin d’aide. Une cellule ne répare pas tout.
Deux drames se font face. Si son récit est véridique, Mylène Hébert est une femme broyée par le système. S’il ne l’est pas, comme l’a conclu la Cour, c’est l’histoire d’une rupture avec le réel si profonde qu’elle finit par entraîner tout un monde dans son sillage. Dans les deux cas, il n’y a ni victoire ni consolation. Seulement une part de malheur.
Mais cette affaire raconte aussi autre chose : le schisme social qu’Internet a exacerbé. Celui de communautés qui se forment autour de convictions communes, qu’elles soient fondées, contestables ou, pour reprendre les mots du juge, « délirantes ».
Avec le temps, ces campements d’idées sont devenus des forteresses. On n’y partage pas seulement de simples opinions. On y partage des blessures, des colères, des peurs et une même méfiance. On s’y reconnaît, on s’y console, on s’y protège. Et plus les murs s’élèvent, plus il devient difficile d’entendre ceux qui vivent de l’autre côté.
À la fin, que reste-t-il?
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