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La chorale metal à l’église
« Je vais hurler dans l’oreille de Jeff », blague un jeune homme qui porte de longs bracelets de cuir ornés de clous sur les avant-bras.
Il ressemble à la personne que mon père avait peur que je devienne, la première fois que j’ai mis un CD de Cannibal Corpse sur la chaîne stéréo de la maison à 13 ans.
« Bienvenue dans le monde des chorales », lui répond le chef de chœur.
Quand j’ai dit à mes collègues que j’allais me rendre dans une église sur la rue Ontario dans Centre-Sud pour un reportage sur une chorale de métalleux, tout le monde pensait qu’il s’agissait de l’église avec l’enseigne au néon qui dit : « Le salaire de ton péché, c’est l’enfer », sur Papineau.
Non, c’est l’église qui se trouve un coin de rue plus haut. Montréal ne manque décidément pas de lieux de culte.
La chorale de gueuleurs métal qui a fait fondre le coeur de glace du redoutable Simon Cowell à America’s Got Talent cet été .
En entrant dans l’église Sacré-Coeur-de-Jésus, j’ai tout de suite repéré les choristes assis.es près de l’autel. Chaque groupe est composé d’environ une quinzaine de membres, de part et d’autre de l’allée comme deux équipes de hockey de chaque côté de la patinoire.
À gauche, la chorale Temps Fort, un chœur classique comme vous en verrez tous les dimanches à l’église si vous cherchez un peu. Un de ses membres porte inexplicablement un smoking.
À droite, vêtue de noir et de battle vests en jeans : Growlers Choir. C’est la chorale de gueuleurs métal qui a fait fondre le coeur de glace du redoutable Simon Cowell à America’s Got Talent cet été :
https://www.youtube.com/watch?v=CBbwgZvZ1Wc
Sa performance a été visionnée par 2,7 millions de personnes sur Facebook et plus de 900 000 personnes sur YouTube, mais peu d’entre elles savent qu’il s’agit d’une chorale 100 % québécoise. Encore moins qu’elle fait autre chose que des émissions de recherche de talents. Temps Fort et Growlers Choir se produisent d’ailleurs ENSEMBLE dans un spectacle original et inédit ce jeudi à Sacré-Coeur-de-Jésus.
La musique du diable
C’est la première pratique dans l’église et l’une des premières occasions où les deux chœurs sont réunis pour assembler les pièces du casse-tête. Le chef de chœur Pascal Germain-Berardi organise les métalleux en rangée sur les marches qui mènent vers l’autel, avec les membres de Temps Fort derrière.
Je reconnais quelques visages. Le Jeff mentionné plus haut, c’est le chanteur de Hands of Despair. Je reconnais aussi Roxana de l’excellent groupe de death metal mélodique Your Last Wish et le colossal (dans tous les sens du terme) Phil Langelier, de Bookakee. Un homme qui peut émettre des sons accessibles à aucun autre être humain.
À noter que même si Phil portait un écusson avec le logo à la croix inversée du groupe sataniste Marduk, il ne s’est pas immolé et n’a pas fait pleurer de sang les statues de la Sainte Vierge présentes dans l’église.
Je croyais au début qu’il s’agissait du bedeau de l’église ou d’un professionnel venu régler un problème technique quelconque. Non, le sympathique poète aux allures de grand-papa était bel et bien venu donner un spectacle.
Bien que je me considère comme un enthousiaste de musique expérimentale, les chansons sur lesquelles travaillent Growlers Choir et Temps Fort ne ressemblent à rien que j’aie déjà entendu. L’artiste que je connais qui s’en rapproche le plus serait la chanteuse opéra d’avant-garde Diamanda Galas. Il n’y a pas de reprises de Britney Spears ni même de chanson de film d’horreur comme lors du passage de Growlers Choir à America’s Got Talent. Que des compositions originales, signées par Pascal Germain-Berardi lui-même ou par son collègue chef de la chorale des gueuleurs Pierre-Luc Senécal, absent aujourd’hui.
Les chorales travaillent entre autres sur la pièce The Dayking, écrite par Senécal, un épique de vingt minutes qui comporte plusieurs segments, dont une narration du poète Fortner Anderson. Si ça vous intéresse, elle est disponible sur YouTube, interprétée par les gueuleurs seulement :
Anderson est d’ailleurs sur place pour réciter son poème dans la chaire où le curé donne ses sermons. C’est un peu drôle parce qu’il n’a pas le look de l’emploi. Je croyais au début qu’il s’agissait du bedeau de l’église ou d’un professionnel venu régler un problème technique quelconque. Non, le sympathique poète aux allures de grand-papa était bel et bien venu donner un spectacle.
Passion, intégrité et défis
« Les growlers pratiquent d’habitude dans un local avec une acoustique complètement différente », m’explique Pascal Germain-Berardi entre deux bouchées de raisin après la pratique, alors que je me retiens de grelotter et de claquer des dents. Après deux heures et demie à écouter les chorales pratiquer, cette église froide et humide est en train d’avoir ma peau. « C’est pas difficile de sonner fort là-bas. Ici, c’est différent. Je voulais qu’ils en fassent l’expérience. Qu’ils entendent eux-mêmes. »
Germain-Berardi est la personne toute désignée pour s’occuper du mariage improbable des deux chorales. Chef de chœur de Temps Fort et membre de la chorale de gueuleurs, il est un ami d’université du fondateur Pierre-Luc Senécal et un passionné de musique au sens large.
L’homme de 36 ans a passé sa jeunesse dans Ville-Émard et Saint-Henri et s’est initialement intéressé au chant à travers les Petits Chanteurs du Mont-Royal. « À l’époque, on pouvait faire partie des Petits Chanteurs de la quatrième année jusqu’au secondaire cinq, raconte-t-il. Je viens d’un milieu pauvre et je suis la première personne de ma famille à accéder aux études supérieures. J’avais une grande soif de savoir et de comprendre le monde. J’ai passé par la psychologie et la sociologie avant de revenir à la musique au baccalauréat. »
« Au cégep, je me suis beaucoup intéressé au metal : Strapping Young Lad, Decapitated, Necrophagist, Quo Vadis, Martyr, Anonymus, poursuit-il. J’ai aussi eu mon propre groupe, Archétype. »
Aujourd’hui, Germain-Berardi est doctorant en direction d’orchestre. Il a fait partie de plusieurs chœurs avec l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM), l’Opéra de Montréal et à la basilique Notre-Dame. Pierre-Luc Senécal l’a approché pour la première fois en 2016 avec l’idée d’une chorale de gueuleurs metal, mais le projet s’est réellement mis en branle en 2018 avec le recrutement des choristes. L’ensemble s’est produit en spectacle en 2019, mais a vite dû mettre ses activités en pause lorsque la COVID-19 s’est abattue sur le Québec en mars 2020.
«C’est un style de musique qui se joue souvent avec un click track [un métronome] pour garder le rythme et quand il n’y en a pas, c’est une musique tellement pleine d’énergie et de passion qu’on a tendance naturellement à accélérer.»
Le défi de marier un choeur de chanteurs et chanteuses classiquement formés à un autre un peu plus intuitif est plus technique que social, selon le chef de chœur. « Les gens se sont pas vus souvent encore, mais ils se mélangent de plus en plus. C’est sûr qu’après le spectacle, tout le monde va être heureux. On va tous faire le party ensemble », affirme Pascal Germain-Berardi, qui répond à mes questions avec autant d’intensité qu’il dirige ses chorales.
« Un des aspects plus difficiles, c’est que les growlers ont tendance à toujours accélérer le tempo. C’est un style de musique qui se joue souvent avec un click track [un métronome] pour garder le rythme et quand il n’y en a pas, c’est une musique tellement pleine d’énergie et de passion qu’on a tendance naturellement à accélérer. J’étais pareil avec mon groupe. Le tempo d’une chorale, c’est plus organique, alors c’est normal qu’il y ait une petite adaptation. »
Le spectacle Extrêmes Vocaux aura lieu ce jeudi 27 octobre à l’église Sacré-Coeur-de-Jésus. Il reste encore des billets disponibles si ça vous tente de venir flasher vos cornes du diable sur la musique a cappella la plus brutale que vous ayez jamais entendue!