.jpg.webp)
VALEUR : (III, 5) Ce qui est vrai, beau, bien, selon un jugement personnel plus ou moins en accord avec celui de la société de l’époque.
Je ne connais pas l’ampleur du malaise, mais on l’a probablement tous ressentie, déjà. Peu importe notre avis sur la Charte, il y a une tension croissante autour du débat, un malaise rampant, un désir d’en finir et de passer à autre chose. Je ne sais si c’est une fatigue venue de tous les débats qui l’ont précédé, ou un besoin humain de s’en tenir au petit cercle concentrique de nos fréquentations, où les opinions divergent peu. Si c’est la surprise de toute la diversité de points de vue qui nourrissent le Québec, ou simplement un besoin d’être en paix totale avec les autres. Il me semble parfois qu’il y a, dans ce malaise, la difficulté de respecter quelqu’un qui ne partage pas notre avis. Radicalement, je veux dire. Mais est-ce que l’amour, ce n’est que ça : être d’accord? Il m’apparaît nécessaire de pouvoir s’entendre, au moins de cohabiter, au-delà de nos opinions. Or, le débat autour de la Charte est d’importance, et malgré lui on doit continuer à faire ce qu’il y a de plus sain : aller vers l’autre.
Il y en a plusieurs pour en appeler à la fin du débat, au silence et au retour à la paix, enfin. Mais j’aimerais poser une question à ceux qui veulent qu’on n’en parle plus. On fait quoi? On fait quoi si on cesse d’en parler? On laisse aller la loi? Parce que n’en plus parler et n’en plus débattre, c’est l’accepter en elle-même, la Charte, c’est la laisser advenir. Le gouvernement défend son projet bec et ongles, et je doute que l’Assemblée nationale parvienne à une conclusion nuancée du débat. Québec solidaire a proposé une Charte de la laïcité qu’on n’a pas vraiment entendue, la CAQ est en plein déni, et les Libéraux martèlent sans cesse le même point marginal, évitant les écueils d’un débat ouvert. Alors le silence, vraiment?
La Charte est présentée telle une définition du Québec que nous sommes. Il y aurait là l’appendice de nos valeurs québécoises, toi chose. J’en conviens, en dépit de son spectaculaire acronyme, le nouveau titre de la Charte évacue cet élément, mais le projet est le même. Et n’est-ce pas le fondement le plus cher à chacun : l’identité? Si celle de notre pays ne mérite pas un débat, alors quoi? D’autant que nous sommes plusieurs en désaccord avec cette définition, en laquelle on ne se reconnaît pas. On chante sans arrêt les vertus de la démocratie, il me semble qu’on lui enlève de son apanage si on se refuse à un débat qui cherche à nous définir, en tant que peuple. Je crois pertinent de nous approprier le débat, au détriment des instances parlementaires, afin d’éviter que la Charte ne se transforme en écharde nuisant à la bonne marche de notre société.
Le voile est peut-être l’ostentatoire signe le plus discuté de la Charte. Encore aujourd’hui, dans certaines sociétés et plusieurs foyers, le port du voile est le résultat d’une domination patriarcale, d’un contrôle inégalitaire des hommes sur les femmes. Un modèle qu’il est impératif de combattre. Reste que la force d’un symbole et sa signification évoluent au fil du temps et de son contexte. Je ne propose pas de nier ce que le voile incarne encore aujourd’hui pour beaucoup trop de femmes, mais peut-être est-ce possible de sublimer ce symbole et d’accepter le choix que font certaines femmes de porter le voile, dans le contexte québécois. Un choix délibéré.
Photo : ici.
Et si vous éprouvez aussi un malaise (ou non) avec la Charte des valeurs québécoises, jouez vos valeurs sur Toi, moi et la Charte !
L’an dernier, le gouvernement en place a voulu s’approprier un symbole, modifiant sa signification dans l’esprit de beaucoup de gens. En transformant le carré rouge en un symbole de violence et d’intimidation, le gouvernement a montré qu’il était possible de transformer un symbole de solidarité en une déclinaison péjorative. Les symboles ne sont pas figés. Cela dit, peut-être est-ce une mauvaise idée de transformer la force symbolique du voile dans notre société. À cette proposition, pour l’instant, je ne peux que proposer la discussion. Mais il me semble juste de respecter ces femmes qui choisissent librement de porter le voile, et d’essayer de les comprendre, plutôt que de les taxer d’emblée de misogynie et de soumission.
On dit parfois que pour un être vivant sous une dictature, il serait choquant de constater le faible taux de participation aux élections québécoises. Qu’une personne étant libre de voter ne se prévale pas de ce privilège serait une aberration à ceux qui luttent pour la démocratie. Pourtant, certaines des raisons qui poussent les gens à ne pas voter me semblent tout à fait valables d’être considérées et entendues. Les enjeux doivent donc être considérés dans leur contexte, et la conception du monde et de ses symboles appelle à la souplesse de notre pensée, qui doit évoluer dans le temps et dans l’espace. Pourquoi ne devrions-nous donc pas prêter oreille à celles qui travaillent à faire évoluer la situation de la femme et qui portent le voile? Leur posture mérite réflexion, il me semble. Et surtout, beaucoup de respect.
La Charte entraîne son lot de heurts et de mécontentement, mais c’est aussi une excellente opportunité de s’ouvrir aux autres. D’entendre ce que les gens que nous côtoyons veulent et pensent. On aimerait tellement que le Québec soit une terre d’ouverture et de respect – et c’est peut-être le cas – : nous avons ici une excellente occasion de le démontrer. La Charte ne cadre pas, à mon avis, dans cette ouverture que nous nous proposons, mais j’ose espérer que le débat qui la remet en question sera ouvert. Sans quoi, je ne donne pas cher de notre avenir comme peuple égalitaire, souverain et ouvert sur le monde.