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Couverture Un renversement
Photo : Danny Taillon

« La cause des femmes, c’est la cause des gens »

Dans le documentaire Un renversement, douze femmes partagent leur vision de la politique.

17 septembre 2026
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« Une femme au pouvoir, c’est une image menaçante », entend-on dès les premières minutes du documentaire Un renversement, de la réalisatrice Amélie Hardy.

Présenté en ouverture du 15e Festival de cinéma de la ville de Québec, le film interroge avec aplomb et humanité la place des femmes en politique.

Ce premier long métrage d’Amélie Hardy (Notes sur la mémoire et l’oubli, A Wolf in the Suburbs) donne la parole à 12 femmes issues de générations et de parcours politiques différents. On y retrouve Pauline Marois, Françoise David, Manon Massé, Véronique Hivon, Louise Harel, Marwah Rizqy, la « prrrrestigieuse » Monique Jérôme-Forget, Émilie Foster (anciennement députée de l’Assemblée nationale du Québec), Catherine Fournier, France Bélisle (la première mairesse de Gatineau), Marjolaine Étienne (la présidente de Femmes autochtones du Québec), ainsi que la journaliste et écrivaine Jocelyne Richer.

Tour à tour, les intervenantes se confient sur les discriminations auxquelles elles ont été confrontées au fil de leur carrière politique. Sexisme, machisme, misogynie, omniprésence des boys club, insultes, mansplaining, commentaires objectifiants, enjeux liés à la maternité : Amélie Hardy passe au peigne fin les obstacles, les violences et les inégalités qui continuent de jalonner le parcours des femmes en politique.

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Une publication partagée par Amélie Hardy (@amehardy)

Alors que la campagne électorale provinciale bat son plein, c’est le moment tout indiqué de s’intéresser à ce que vivent les femmes politiques. Même quand les chiffres donnent l’impression que la parité est au rendez-vous, les embûches genrées, elles, sont toujours bien présentes.

Les coulisses du pouvoir

J’arrive au Diamant, alors que le FCVQ s’apprête à lancer les festivités avec la première mondiale d’Un renversement, présenté en ouverture du festival. J’avais vu la bande-annonce et, déjà, le projet m’avait accrochée : les images en noir et blanc, l’ambiance sonore, la musique signée Joseph Marchand, et surtout, le sujet est pile dans mes cordes.

Photo fournie par l’auteure
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Ce soir-là, le Diamant est en mode cocktail et l’ambiance est à la fête. Dans la foule, j’aperçois quelques protagonistes du documentaire, dont Pauline Marois, Louise Harel, Manon Massé, Véronique Hivon et Marwah Rizqy, qui visionneront le film pour la toute première fois. Elles sont toutes souriantes et semblent heureuses de se retrouver. Je croise aussi Amélie Hardy, la réalisatrice, avec qui j’échange quelques mots. Toutefois, ce n’est que le lendemain que j’allais avoir la chance de m’asseoir avec elle pour discuter de son film. Pour l’instant, je me laisse porter par l’effervescence de la soirée, curieuse de découvrir ce que ces douze femmes ont à raconter.

Photo fournie par l’auteure
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On entre dans la salle. Après quelques discours, dont l’un prononcé par Bruno Marchand, le maire de Québec, suivis d’une émouvante prise de parole d’Amélie Hardy, les lumières s’éteignent.

Pendant une heure et quart, les douze femmes interviewées nous ouvrent grand la porte de leurs vécus et de leurs expériences dans la sphère politique. Harcèlement et agressions à caractère sexuel, commentaires déplacés, manque de ressources pour faire leur travail adéquatement (congé de maternité, garderie à l’Assemblée nationale, budgets suffisants, etc.), sexisme plus ou moins ordinaire : les récits s’enchaînent et l’indignation du public est palpable.

Bien sûr, on connaît déjà certaines des histoires racontées. On a lu les gros titres, suivi les rebondissements, parfois oublié les détails. Mais entendre les récits se répondre de la sorte, dans un même espace-temps, amplifie leur force de frappe. Au-delà de la succession des anecdotes captées par Amélie Hardy, c’est tout un système qui se dessine. Je ne vous en dirai pas trop sur la nature des histoires — je préfère vous laisser les découvrir —, mais disons qu’il y a de quoi « flipper » des tables. En filigrane, Marwah Rizky et Monique Jérôme-Forget nous offrent quelques comic reliefs grâce à leur sens de la formule et du punch bien placé. Toutes les deux font rire autant qu’elles remettent les pendules à l’heure, dans un habile mélange de tons.

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Au fil du documentaire, on rencontre des femmes droites, lucides, brillantes, mais surtout profondément humaines. Le film nous permet de les voir autrement que par leurs fonctions, leurs partis ou les manchettes qui ont accompagné leur parcours. On entre dans leur intimité, dans les coulisses de décisions et de combats dont on ne mesure pas toujours l’ampleur du sacrifice.

Ce qui m’a le plus touchée, c’est la question de la collaboration transpartisane, presque toujours menée par des femmes, ai-je appris. Au-delà de leurs allégeances politiques, les politiciennes racontent comment elles ont su se rallier autour d’enjeux communs, pour faire avancer des dossiers complexes. Les tribunaux spécialisés en matière de violences sexuelles et conjugales, la loi sur l’équité salariale et sur l’aide médicale à mourir, la création des CPE, autant d’acquis qui rappellent que quand les femmes se serrent les coudes, la société peut réellement progresser.

Le pouvoir de la sororité

Le film se conclut et la salle applaudit à tout rompre. Les protagonistes présentes descendent des gradins et se dirigent vers la scène. Et là, quelque chose de magnifique se produit. Les femmes, visiblement émues, se retrouvent, se sourient et se serrent pendant plusieurs minutes.

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Je suis touchée et privilégiée d’assister à ce moment. Il y a quelque chose de profondément puissant à voir ces femmes, qui ne partagent pas nécessairement les mêmes allégeances politiques ni les mêmes idées, se retrouver dans une solidarité qui dépasse largement les lignes de parti. Pendant quelques instants, il n’est plus question de politique, juste de ce qu’elles ont traversé et de ce qui les unit plutôt que ce qui les divise.

Photo fournie par l’auteure
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Amélie Hardy prend brièvement la parole. Elle remercie ses intervenantes de s’être livrées avec autant de générosité et parle de son propre rôle dans cette histoire, celui d’une courroie de transmission.

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La projection terminée, je me dirige vers le quartier général du festival. Je discute avec Joseph Marchand, le compositeur du film, sa copine Audrey et mon amie Gabriella.

Pauline Marois passe en coup de vent. Nous l’interpellons doucement et lui disons spontanément : « Merci, madame Marois ». La première femme à avoir été première ministre du Québec nous sourit avant de lancer : « Le film représente parfaitement ce en quoi je crois, ce que j’ai vécu ! ». Puis, elle disparaît aussi vite qu’elle est apparue.

Photo : Danny Taillon
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Puis, c’est Manon Massé, accompagnée de sa conjointe, qui passe près de nous quelques minutes plus tard. Je connais un peu la politicienne et militante, pour l’avoir interviewée à quelques reprises, ce qui veut dire que j’ai le privilège de recevoir des câlins d’elle quand on se voit. Si vous avez déjà eu la chance de recevoir un hug de sa part, vous savez qu’ils sont sans pareil. L’ex-co-porte-parole de Québec solidaire, visiblement émue par la projection, me confie avoir beaucoup apprécié le film, qu’elle qualifie d’« extraordinaire et de profondément essentiel par les temps qui courent ». Elle est heureuse et fière d’y avoir pris part, ajoute-t-elle, avant de filer souper avec sa blonde.

Photo : Danny Taillon
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De la parole aux actes

Jeudi matin. Je me rends au troisième étage de l’hôtel Le Concorde, où Amélie Hardy s’adresse à quelques médias. J’aime tellement faire des entrevues dans des hôtels, je me sens comme Hugh Grant qui interview Julia Roberts dans Notting Hill. Pour l’occasion, la réalisatrice est accompagnée de Jocelyne Richer, journaliste et autrice de l’essai Le sexe du pouvoir. Politique au féminin : élues et ex-élues brisent le silence.

« Ça a été une soirée très forte en émotions. C’était très émouvant pour moi de partager le film pour la première fois, non seulement devant un public, mais aussi, devant les femmes qui ont pris la parole dans le documentaire », confie Amélie, souriante et fébrile. La cinéaste ne peut s’empêcher de revenir sur le moment de connivence, de sororité et d’émotions spontanées, survenu après la projection.

« Comme documentariste, on veut rendre justice à la parole qui nous a été confiée. Avec douze femmes aussi iconiques, c’est encore plus vrai ! »

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Je me tourne vers Jocelyne Richer. Comment reçoit-elle le documentaire ?

« C’est un film qui donne l’heure juste sur la situation des femmes politiques au Québec en 2026. On constate le chemin parcouru, mais aussi tout ce qu’il reste à faire pour atteindre une véritable égalité », affirme la journaliste et autrice. « Si, dans 10, 20 ou 30 ans, on veut savoir ce qui a évolué et se souvenir de comment c’était avant, le documentaire d’Amélie est une capsule temporelle précieuse. Pour moi, c’est un succès sur toute la ligne. »

Photo : Danny Taillon
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Jocelyne Richer, qui souligne son appréciation de « la forme très cinématographique de ce documentaire », se dit heureuse de constater que le film s’intéresse aux faits, mais aussi au ressenti des femmes qui s’expriment.

« En politique, on reproche régulièrement aux femmes d’être trop émotives. C’est même utilisé comme une arme pour les décrédibiliser. Mais dans le film, le ressenti et le vécu des femmes sont respectés. Le film offre un bel équilibre entre informations factuelles et témoignages personnels. »

Amélie, qui se dit extrêmement fière de porter ces paroles au grand écran et qui espère provoquer une prise de conscience, se réjouit du timing de la sortie de son film, qui coïncide volontairement avec la campagne électorale provinciale.

« Les femmes représentent 50 % de la population, nous ne sommes pas un groupe minoritaire », souligne la réalisatrice, qui en a long à dire sur la question de la représentation des femmes en politique, mais aussi de la sous-représentation d’autres groupes marginalisés. « Maintenant, l’idée est de passer de la parole aux actes. On veut recruter plus de femmes en politique ? Parfait, mais encore faut-il leur donner des moyens concrets et des conditions adéquates pour y arriver. Comme l’exprime Marwah Rizqy dans le film, on ne peut pas simplement voter une motion à l’unanimité pour créer un système de garderie à l’Assemblée nationale, il faut la mettre en place dans la réalité. »

Photo : Danny Taillon
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Quand je leur demande ce qui, dans le film, les inspire le plus, Jocelyne et Amélie abordent la notion de collaboration transpartisane.

« Sans faire de généralisation, beaucoup d’hommes sont en politique pour la game. Les femmes, elles, travaillent plus souvent pour atteindre un objectif concret, au profit du bien commun. Chez les femmes, le pouvoir est moins souvent une fin en soi », considère Jocelyne.

« Ce n’est pas parce que c’est une femme qui gouverne qu’elle a forcément un projet féministe », tient à nuancer Amélie, qui abonde toutefois dans le même sens que la journaliste. « Dans mon film, je cherche avant tout à montrer que le territoire politique n’est pas réservé qu’aux hommes. Les gains pour les femmes ont été majoritairement obtenus grâce à des femmes. C’est pourquoi elles méritent une place dans la sphère du pouvoir. »

Photo : Danny Taillon
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La passation du flambeau

« J’ai vécu la soirée d’hier comme un grand moment de rencontre féministe, politique et artistique. J’ai trouvé le propos du documentaire aussi riche que les images d’Amélie Hardy », s’exclame Véronique Hivon, jointe un peu plus tard au téléphone.

« C’est un privilège exceptionnel de contribuer à ce film important. »

Pour l’ex-députée de Joliette, l’une des forces du documentaire réside dans la place accordée à des femmes de toutes générations et de toutes allégeances. « Malgré la diversité des âges et des postures politiques, on assiste à beaucoup de convergences dans le vécu. Au-delà des thèmes abordés, on sent que les expériences — la misogynie, les doubles standards, la difficulté de la conciliation travail-famille, etc. — se recoupent et je trouve ça profondément frappant. »

Photo : Danny Taillon
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Véronique Hivon, qui réfléchit depuis longtemps à la place des femmes en politique et à la notion de leadership collaboratif et transpartisan, se dit également très touchée par la cohérence qui se dégage du film d’Amélie Hardy. « On sent la passation du flambeau. Des femmes comme Mme Marois, Mme Harel, Mme Jérôme-Forget ont d’abord fait leur place dans le boys club, comme rares femmes en politique, pour que des femmes comme moi, comme Catherine Fournier puissent opérer des changements aujourd’hui », poursuit-elle. « Mes prédécesseures ont appris à jouer le jeu pour qu’aujourd’hui, comme femme, on tente de changer les règles et les manières de faire de la politique, avec plus de marge de manœuvre. »

À ses yeux, c’est la masse critique de femmes qui se lancent en politique qui pourra, à terme, faire évoluer les priorités et les enjeux qui occupent l’opinion publique. Plus les femmes seront nombreuses à investir la sphère politique et à occuper des postes de pouvoir, plus elles contribueront à transformer la représentation du pouvoir et, espère-t-elle, à donner envie à d’autres jeunes femmes de leur emboîter le pas.

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Quand je lui demande ce qu’elle retient du film, Véronique souligne elle aussi la question de la solidarité féminine transpartisane, qui a permis d’importantes avancées sociales. « Avant même qu’on emploie le mot transpartisanerie, il y a eu des solidarités féminines qui ont pavé la voie à des réformes sociales importantes. Des femmes libérales ont, par exemple, appuyé des femmes péquistes, car elles constataient des résistances dans des caucus majoritairement masculins. C’est beau de mettre des mots là-dessus. »

Quand je lui demande quel est son souhait pour l’avenir de la politique au féminin, Véronique s’accorde un instant pour réfléchir et termine sur une citation de Marie Cardinal : « La cause des femmes, c’est la cause des gens. »

« D’avoir des femmes dans les sphères de pouvoir, de se battre pour l’égalité, alors que l’on constate des reculs partout sur la planète, ce n’est pas seulement pour les femmes, c’est une cause dont tout le monde bénéficie. Une société plus juste, plus égalitaire a des retombées positives pour toute la population. »

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Pour Mme Hivon, d’avoir un gouvernement constitué d’hommes, de femmes, de personnes de tous âges, de toutes origines et de toutes provenances sociales, c’est le gage d’une saine démocratie.

« J’espère qu’Un renversement nous éveillera au fait que la cause des femmes, c’est la cause des gens. »

C’est ainsi, conclut-on en chœur, que nous pourrons avancer collectivement.

***

Un renversement est présentement à l’affiche à Montréal (Cinéma Beaubien, Cinémathèque québécoise), Québec (Cinéma Le Clap Ste-Foy), Sainte-Adèle (Cinéma Pine) et Trois-Rivières (Cinéma Le Tapis Rouge).

Des discussions avec le public sont organisées après certaines projections, et d’autres salles seront annoncées prochainement.

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