La Catalogne, ce pays qui n’en peut plus de ne pas exister (première partie)

Les mois séparant l’annonce de la tenue d’un référendum en décembre 2012 jusqu’au vote du 9 novembre dernier auront été tout sauf un long fleuve tranquille en Catalogne. Il y a encore quelques semaines, je pensais me rendre en Catalogne pour assister à une décision historique des Catalans. S’il y a bel et bien eu un vote, celui-ci est loin d’avoir été aussi historique que ce à quoi nous étions en droit de nous attendre. Retour en deux parties sur le référendum catalan. 

Voilà maintenant plus d’une semaine que plus de deux millions de Catalans se sont exprimés sur l’avenir de la Catalogne. La poussière étant désormais retombée, l’heure est maintenant au bilan ou, pour le dire autrement, à l’élaboration d’un plan stratégique pour la suite des choses.

Car bien que la vie ait repris son cours en Catalogne, la consultation symbolique du 9 novembre dernier est loin d’avoir apaisé l’appétit des indépendantistes. Bien au contraire. On sent ici que les gens attendent maintenant avec une certaine impatience le plan de match du gouvernement catalan. À quoi peut-on s’attendre dans les prochains mois? Seul l’avenir nous le dira. D’ici là, voici mon propre bilan.

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Parmi toutes les régions ayant des velléités indépendantistes dans le monde, c’est sans doute avec la Catalogne que les comparaisons avec le Québec tiennent le mieux. En effet, outre cette volonté commune d’être indépendant, les parallèles entre les deux États sont nombreux. Que ce soit sur le plan de leur population respective (les deux États avoisinent les huit millions d’habitants), du fait de constituer une nation distincte au sein d’un ensemble plus large, de posséder deux des clubs les plus mythiques de leur sport respectif (Canadien de Montréal et FC Barcelone) et j’en passe, la Catalogne n’est pas sans rappeler à plusieurs égards la Belle Province. Même l’effarante quantité de Français dans les rues de Barcelone nous donne parfois l’impression de marcher en plein cœur du Plateau Mont-Royal!

Toutefois, s’il y a une chose qui différencie actuellement le Québec de la Catalogne et que la campagne menant au scrutin « symbolique » du 9 novembre a été en mesure de nous démontrer, c’est que le mouvement indépendantiste en Catalogne est bien vivant! Et Dieu sait qu’il fait rêver bien des indépendantistes au Québec!

Nul besoin d’être un fin observateur pour constater les nombreux signes d’appuis à l’indépendance de la Catalogne. À Barcelone, où j’ai passé l’essentiel des derniers jours précédant et suivant le vote du 9 novembre, plusieurs immeubles et bâtiments arborent l’Estelada, soit le drapeau indépendantiste. Celui-ci est similaire au drapeau de la région (la Senyera), c’est-à-dire rayé de bandes horizontales jaune et rouge à la différence qu’à son extrémité gauche, on retrouve un triangle bleu orné d’une étoile blanche.

L’Estalada est effectivement partout. Sur les étiquettes de bièresur les paquets de cigarettes et aussi sur les pâtisseries de ma boulangerie barcelonaise préférée! Même les boutiques souvenirs se sont mises de la partie, vendant leur part de trucs made in China aux couleurs du drapeau indépendantiste, espérant profiter par-là de la fièvre indépendantiste pour empocher quelques dollars de plus.

Lors de mon premier passage à Barcelone en avril 2011, on retrouvait déjà plusieurs drapeaux sur les balcons des gens, mais il s’agissait la plupart du temps du drapeau de la région et non pas du drapeau indépendantiste. La montée fulgurante du nationalisme catalan, mais plus spécifiquement de l’idée d’indépendance est le résultat d’une série d’évènements sur lesquels il m’apparaît pertinent de revenir, ne serait-ce que très brièvement.

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Au crépuscule de mon adolescence, alors jeune étudiant au cégep, j’ai eu à faire un travail sur les régions indépendantistes à travers le monde pour mon cours de science politique. J’ignore aujourd’hui en quels termes je tentais d’expliquer ça, mais je mentionnais qu’en Catalogne, malgré un fort sentiment identitaire, l’indépendance n’était pas une avenue privilégiée par une majorité de Catalans puisque leur région disposait de suffisamment d’autonomie au sein de l’État espagnol tout en étant reconnue comme une nation distincte.

Évidemment, je me vois mal aujourd’hui dire ça aux Catalans! Non pas que j’avais fait un mauvais travail à l’époque. Si aujourd’hui mon analyse ne tient plus, c’est davantage parce que la situation a bien changé en Catalogne depuis le début des années 2000. Et disons qu’elle s’est tout particulièrement accélérée depuis cinq ans.

En effet, l’annulation partielle, en 2010, du statut d’autonomie* de la Catalogne par la Cour constitutionnelle, lequel reconnaissait auparavant la Catalogne comme une nation, aura fortement contribué au sentiment indépendantiste. Ce sera, en quelque sorte, le point de départ du renouveau indépendantiste dans la région. Dès lors, les manifestations réclamant le droit à l’autodétermination du peuple catalan commenceront à se faire de plus en plus fréquentes, mais surtout, de plus en plus imposantes.

Tous les 11 septembre, jour de la Fête nationale de la Catalogne, plusieurs milliers de personnes déambulent dans les rues pour démontrer leur attachement à la Catalogne. Toutefois, depuis quelques années, la fête nationale est aussi l’occasion de démontrer son appui à l’indépendance. Ils étaient, selon les organisateurs, près de deux millions dans les rues le 11 septembre dernier.

Devant cette envie de plus en plus pressante du peuple catalan de faire sécession et dans la foulée du référendum écossais, le président de la Catalogne Artur Mas, qui est loin d’être un indépendantiste de la première heure**, a annoncé en décembre 2012, avec l’accord de 5 des 7 partis présents au Parlement, la tenue d’un référendum pour le 9 novembre 2014.

L’idée de tenir un référendum en 2014 n’était pas fortuite. Il y a de ça 300 ans cette année, soit en 1714, les troupes franco-espagnoles ont pris possession de Barcelone, marquant par là la fin de l’indépendance de la Catalogne et, par conséquent, son annexion à l’Espagne.

Ce qui devait constituer la première consultation officielle sur l’avenir de la Catalogne s’est toutefois buté à un adversaire fort coriace, c’est-à-dire le gouvernement espagnol. Dès l’annonce du référendum, Madrid s’est vertement opposé à la tenue de celui-ci déclarant que ce processus contrevenait à la Constitution espagnole et que, conséquemment, toute consultation sur l’avenir de la Catalogne serait illégale.

De son côté, le président catalan Artur Mas a toujours clamé haut et fort que son processus démocratique se ferait en toute légalité ou il ne se ferait pas. Dès lors, l’avenir du référendum apparaissait bien hypothétique.

La réponse n’est venue que tout dernièrement, soit le 29 septembre, alors que le gouvernement espagnol a suspendu, par le biais du Tribunal constitutionnel, la tenue d’un référendum sur l’indépendance de la Catalogne. D’une part, selon la constitution espagnole, l’Espagne est indivisible et d’autre part, seule la totalité des Espagnols peut se prononcer sur l’avenir de celle-ci.

Tous attendaient alors de voir qu’elle serait la réaction d’Artur Mas. Beaucoup d’indépendantistes purs et durs imploraient Mas de faire fi de cette interdiction et d’y aller coûte que coûte avec le référendum. Disons qu’il a coupé la poire en deux.

Devant l’interdiction de tenir un référendum sur l’avenir de la région, le président catalan a opté pour un scrutin symbolique sur l’avenir de la région, c’est-à-dire sans valeur légale, processus qui a lui aussi été suspendu par le Tribunal constitutionnel. Toutefois, devant la pression des autres partis politiques (principalement le parti de gauche indépendantiste Esquerra Republicana de Catalunya) et surtout du peuple catalan, Artur Mas a annoncé, n’en déplaise à Madrid, qu’il irait de l’avant avec sa consultation symbolique.

Le 9 novembre dernier, c’est donc plus de deux millions de Catalans qui se sont rendus aux urnes pour se prononcer sur l’avenir de la région espagnole (environ 40 % de ceux qui avaient le droit de vote). Pour l’occasion, des bureaux de vote ont été installés dans des écoles et autres édifices publics, et ce, dans 942 des 947 municipalités de Catalogne, le tout assuré par plus de 40 000 bénévoles.

Deux questions étaient alors posées aux Catalans : « Voulez-vous que la Catalogne devienne un État? », question à laquelle ont positivement répondu environ 90 % des gens, « Et si oui, voulez-vous que cet État soit indépendant? », question à laquelle ont répondu plus de 80 % des personnes s’étant rendues aux urnes.

En fait, ces deux questions offraient trois choix aux Catalans. En répondant non aux deux questions, les Catalans exprimaient leur volonté de rester au sein de l’État espagnol. En répondant oui à la première question et non à la deuxième, ceux-ci manifestaient leur désir de voir leur région être reconnue comme une nation, laquelle disposerait de plus d’autonomie, sans toutefois quitter l’Espagne. Enfin, en répondant oui aux deux questions, les Catalans manifestaient leur désir de faire sécession.

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Certes, ces résultats en soi ne sont pas réellement une surprise. On s’attendait à ce que les gens expriment massivement leur appui à l’indépendance. En fait, ce n’est pas tant le pourcentage en faveur de l’indépendance qui préoccupait les militants indépendantistes, mais davantage le taux de participation. Et s’il faut en croire ceux-ci, ce pari est lui aussi gagné.

Alors, que faut-il retenir de ce vote symbolique? Certes, 40 % de taux de participation pour un processus que Madrid a tout fait pour délégitimer, voire ridiculiser, ce n’est vraiment pas si mal. Près de deux millions de Catalans qui s’expriment en faveur de l’indépendance, c’est également loin d’être banal. Reste à voir quelle posture adoptera désormais le gouvernement espagnol par rapport à ce mouvement qu’il ne pourra plus longtemps ignorer. Je vous en parle dans mon prochain texte.

* À la suite du décès de Franco, la Constitution espagnole de 1978 déclare que l’Espagne est une nation indivisible, mais reconnaît, en même temps, que certaines régions de l’Espagne (Pays basque, Catalogne, Galice) sont des communautés historiques. Dès lors, celles-ci seront donc pourvues d’un statut particulier et une plus grande autonomie leur sera concédée, entre autres dans les domaines fiscal et juridique.

** Chef de parti de la Convergència Democràtica de Catalunya (Convergence démocratique de la Catalogne) et président actuel de la Catalogne, Artur Mas s’est rallié à l’idée d’indépendance il y a environ deux ans.

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En terminant, je tiens à remercier Voyage Globallia qui m’a gracieusement offert une commandite pour rendre ce voyage possible!

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