Julien Posture

La canne blanche, un stigmate lourd a porter pour un non-voyant ?

Pour certaines personne non-voyantes, la canne blanche est une étape difficile à accepter.

Je terminais mon dernier petit texte en vous parlant de la satisfaction intérieure que pouvait parfois m’offrir ma canne blanche lors de déplacement :

« Entre autres, lorsque je navigue seul à l’heure de pointe au métro Berri UQAM. J’ai beaucoup de plaisir à « tricoter » parce que même si j’accroche vos belles chaussures ou des coins de murs, je le fais avec quatre sens et non cinq. C’est moins élégant, mais ô combien satisfaisant. Pour vrai! Vous l’essaierez! Malheureusement, cela m’aura pris plus de 35 ans à le comprendre, mais ça, c’est pour un autre texte. »

Alors  pourquoi ne pas battre le fer par les cornes et écrire ce texte?

D’ailleurs, une personne aveugle voit-elle toujours noir comme dans la nuit? Bonne question, Mathieu d’Ahuntsic, une question par contre que pour le moment, je garde « dans ma petite poche arrière, là où se cache également un peu de cynisme, » (dixit Fred Savard), ma passe de la STM et parfois un vieux papier de bonbon Werther’s Original.

Première question

L’avez-vous essayé? Avez-vous pris un bâton, fermé vos yeux et marché jusqu’à vous trouver hot? Si oui, écrivez-moi, car comme je vous le disais, pour moi, ce sentiment a pris plus de trois décennies avant de s’installer en moi.

Haaahh… utiliser la maudite canne blanche. Le dernier combat que l’on livre avant de baisser les bras et de ce dire, « Fuck j’suis vraiment aveugle…j’ai pu l’choix. » et de rendre les armes qu’étaient l’orgueil, l’obstination et le déni.

Je sais, c’est niaiseux, puisque de la garder dans le tiroir ne me donnait pas davantage de vision, mais bon…

Vous, lorsque vous serez en perte d’autonomie et que vous devrez prendre une marchette, vous pensez que vous direz: « Enfin! Depuis le temps que j’attendais ce moment! »

Mais non. Vous risquerez de choisir de rester enfermé chez vous et manquer de belles occasions, à moins que ce soit absolument nécessaire de sortir.

En plus, la technique n’est pas simple à assimiler si l’on veut bien faire.

Disons que c’est un peu plus qu’un balayage de gauche à droite.

Disons que c’est un peu plus qu’un balayage de gauche à droite.

Pourtant, aujourd’hui je ne m’en passerais plus. Bâton rassurant s’il en est un, je le prends à pleine main pour aller partout.

C’est l’objet qui me permet de me rendre à destination et de jouer ma part en société tout en me validant intérieurement.

Certains utilisateurs vont en parler comme d’un bouclier, d’autres comme leurs yeux, ou encore de l’extension de leur bras.

Vous, vous le percevez probablement d’abord comme un objet qui m’identifie à ma condition visuelle.

Un peu d’histoire

Bien que la canne blanche ait joué une bonne partie du 20e siècle le même rôle que celui de la veste orange du brigadier, au retour de la guerre, une nouvelle utilisation de la canne blanche fut proposée pour aider les survivants aveugles.

Comme plusieurs étaient des anciens soldats qui n’appréciaient pas vraiment le style de vie sédentaire généralement accepté par leur pairs, un certain Richard Hoover développa une canne plus longue et proposa une nouvelle technique qui permit d’avoir une meilleure « compréhension » de son environnement.

Je me souviens, vers 12-13 ans, lorsque j’ai pris mes premiers cours de péripatologie, c’est ce que tentait de m’expliquer mon prof. « Luc, c’est pour te permettre de te rendre plus facilement et plus prudemment là ou tu veux. »

Moi, je ne pensais qu’à ceux qui me regardaient pendant que je brandissais un bâton qui faisait du bruit, me donnait des crampes au poignet et s’accrochait un peu partout. Surtout qu’à l’époque, comme je vous le disais dans mon texte précédent, je considérais voir suffisamment pour me déplacer sans cette maudite affaire dans mes mains.

À plusieurs reprises, je l’ai pliée après avoir tourné le coin de la rue en allant chez mon cousin Marc-André. Ainsi, ma mère était rassurée de me savoir avec ma canne et moi, je me trouvais ben smart de ne pas l’utiliser.

Je ne me sentais vraiment pas cool avec ça.

Pourtant (et étonnamment), je pense que c’est canne blanche en main que je me suis compris comme personne aveugle, un peu avant la cinquantaine.

Alors que je venais de terminer mon partage de vie avec un quatrième chien guide, je me suis dit que je voulais revenir à la canne, malgré ses inconvénients.

J’avais envie d’arriver à l’appartement, la plier puis, « terminé », jusqu’au prochain déplacement.

Pour moi, il est beaucoup plus agréable de me balader avec un chien, la grande majorité des non-voyants vous le dira.

Le chien contourne les obstacles alors que la canne doit les heurter, évaluer leurs dimensions (largeur, profondeur ou hauteur) avant de contourner et poursuivre.

Le chien t’amène directement à l’autre coin en face lors d’une traverse d’intersection.

Avec la canne, tu dois t’assurer de marcher tout droit, sans repère tactile. Il n’y a que la direction et la distance parallèle des voitures comme indice.

À proximité, le chien va trouver la porte si tu le lui demandes.

Avec la canne, tu dois te trouver des repères tactiles pour savoir quand tourner vers celle-ci et entrer.

Et il y la neige, dans laquelle la canne est toujours prise dès qu’il tombe 5 centimètres. Avec le chien, tu te promènes comme en 4 roues motrices.

Le chien te permet même de chanter, ou porter des oreillettes à faible volume, alors que la canne t’oblige à une concentration de tous les instants, avec de l’hyper-vigilance dans tout ton corps.

« Pourquoi préfères-tu la canne, alors? » pensez-vous en lisant ceci pendant que l’on vous informe qu’un ralentissement de service est à prévoir sur la ligne orange pour les 25 prochaines minutes.

Le chien contourne les obstacles alors que la canne doit les heurter, évaluer leurs dimensions (largeur, profondeur ou hauteur) avant de contourner et poursuivre.

Entre autres, c’est pour le sentiment d’accomplissement. C’est moi qui la manipule, qui analyse les informations reçues. Je suis seul à prendre les décisions. Lorsque vous n’avez pas super confiance en vous, il y a quelque chose de gratifiant à se démerder avec moins de cartes en main… et à réussir.

Je pense vraiment que de sortir ma canne blanche m’a permis de m’affirmer à moi-même et m’assumer devant vous comme personne avec une cécité.

En plus, côté pratique, la canne va heurter et indiquer une boite aux lettres, un banc d’arrêt d’autobus, du gazon, la hauteur d’une congère, un bac roulant, etc. Le chien lui, passe à côté sans que tu le saches. Tu es donc moins familier avec ce qui t’entoure. Puis, c’est tellement plus simple au resto, dans une voiture, au bureau, à un spectacle.

On pourrait croire que le chien m’aura fourni plus d’occasions de parler aux filles, mais après son prénom, le « Non, faut pas y toucher », sa race, son âge, le nombre d’années passées ensemble, la conversation s’arrêtait là.

Maintenant, si j’accepte l’aide d’un coude, je n’ai pas à répondre à ces questions obligées.

C’est fou comme un objet que je honnissais à une certaine époque m’est devenu si précieux aujourd’hui. Si longtemps je me suis considéré malhabile, parce que je m’accrochais ou parce que je me déplaçais un peu plus lentement. Aujourd’hui, je ressens une fierté d’y arriver.

Les stigmates du passé sont presque effacés.

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