Germain Barre

La blague de trop : récit d’une serveuse qui n’a plus envie de rire

Quand l'expression « le client a toujours raison » a le dos large. Trop large.

J’avais 18 ans quand j’ai commencé à travailler en restauration, aujourd’hui j’en ai 33. Ça fait un « boutte » comme on dit.

Ce que je trouve particulièrement difficile de ce métier, ce ne sont pas les quarts de travail parfois interminables, ni les rushs dans lesquels on ne sait plus où donner de la tête, ni même les clients qui laissent un pourboire ridicule en étant contents de vous le laisser.

Non. Ce que je trouve difficile, c’est de devoir faire semblant.

Non. Ce que je trouve difficile, c’est de devoir faire semblant. Faire semblant que, vous clients, êtes drôles. Et ici, je pèse mes mots, le choix du masculin n’est pas innocent.

Faire semblant que, vous clients, êtes drôles. Et ici, je pèse mes mots, le choix du masculin n’est pas innocent. Selon mes statistiques personnelles (ça vaut ce que ça vaut), vous êtes de loin ceux qui se prennent le plus souvent pour des humoristes amateurs.

Ne partez pas en peur, je suis bonne joueuse. Les blagues entendues 1000 fois, même si je les vois venir 10km à l’avance, je les ris encore.

–       Je vous apporte l’addition?

–       Non je vais prendre la soustraction!

–       Vous payez comptant monsieur?

–       Oui mais je ne suis pas content de payer!

  • Ça fait partie du boulot d’embarquer avec bon cœur, d’être complice, de faire passer un bon moment à la clientèle.

Mais il y a des jours où l’expression « le client a toujours raison » a le dos large. Je pense évidemment à toutes ces serveuses à qui on lance le célèbre « toi, es-tu sur le menu? » et autres déclinaisons au même goût douteux. Rarement m’a-t-on adressé ces commentaires, n’ayant pas du tout le physique « idéal » dicté par la société (il y a des avantages à ne pas répondre aux standards de beauté). J’en ai néanmoins été témoin.

Et il y a cette blague que je ne suis plus capable d’entendre :

Une table de deux couples hétérosexuels blancs (je précise, considérant que le couple blanc hétérosexuel demeure à l’abri de bien des préjugés et oppressions) .

–       Pour les factures, ça fonctionne de quelle façon? (les deux femmes pointent leur mari respectif)

–       Gilles et moi c’est sur la même facture! me répond, en zozotant légèrement et en cassant le poignet l’homme-clown de la table.

Vous l’aurez compris, ça se voulait l’imitation (selon les références de notre humoriste en herbe) d’un homosexuel.

Je ne trouve pas ça drôle que l’on déduise que deux hommes qui prennent la même facture sont nécessairement homosexuels. Je ne trouve pas ça drôle qu’un couple homosexuel prenne une seule facture. Je ne trouve ça pas drôle qu’un homme hétérosexuel s’amuse en se faisant passer pour un homosexuel juste pour niaiser. Je ne trouve pas ça drôle un type qui imite un homosexuel à grands coups de clichés. Je ne trouve pas ça drôle que l’on imite un homosexuel, point.

Je. Ne. Trouve. Pas. Ça. Drôle.

Cette blague est malheureusement un classique. On me la fait depuis 10 ans. Et je l’ai toujours ri jaune, en rageant, pour ne pas faire de vagues.

Mais hier je n’ai pas ri.

Hier, j’ai choisi de dire à ce client que deux hommes qui ne prennent qu’une seule facture, ça se peut. Que c’est normal (lire entre les lignes : que je ne vois pas ce qu’il y a de particulièrement comique là-dedans). Le client s’est alors justifié, rétorquant que c’était « juste une blague » ajoutant qu’ils ont rigolé toute la journée, se faisant passer pour un couple, main dans la main.

Non, toujours pas drôle.

Le commentaire qu’il m’a laissé en quittant? « Adapte ton service aux clients que tu sers ».

Le commentaire qu’il m’a laissé en quittant? « Adapte ton service aux clients que tu sers ».

Intéressant. C’est ce que je m’efforce de faire chaque fois, que ce soit à la table d’un souper de fête, à celle de retrouvailles entre vieilles amies ou d’un couple de personnes âgées.

Oui je suis homosexuelle. Est-ce que cette situation me touche plus parce je suis gaie? Non, oui, peut-être. Je n’ai jamais vécu d’intimidation, de déception, de peur et de crainte par rapport à mon orientation. Je suis chanceuse. Je n’ai vécu ni coming out, ni coming in, je me suis toujours acceptée comme je suis. Mais les regards je les vois, les commentaires je les entends. Beaucoup de couples de même sexe n’oseront pas, encore aujourd’hui, prendre une seule facture au restaurant, de peur d’être jugés. Et cet homme, qui n’a jamais connu et ne connaîtra jamais cette situation, s’en amuse. «C’est pour niaiser.» Non.

Beaucoup de couples de même sexe n’oseront pas, encore aujourd’hui, prendre une seule facture au restaurant, de peur d’être jugés.

Ce client n’est pas une mauvaise personne, ni méchante, ni même mal intentionnée. Mais le fait que son petit numéro ne passe pas l’a piqué, l’a fâché, l’a déstabilisé. S’en est suivi le grand classique « Je ne suis pas homophobe criss, j’ai rien contre ça! » ajoutant du même souffle qu’il connaît un homosexuel, preuve ultime qu’il n’est pas homophobe.

De un, je ne comprends toujours par comment l’on peut se positionner « pour ou contre » l’homosexualité, mais bon, lui il n’est pas « contre ça ». Fiou. De deux, jamais je n’ai prononcé le mot homophobe, jamais je n’ai sous-entendu que le client faisait une campagne anti-gais. Je n’ai juste pas ri.

Depuis je me questionne. Mon passage dans la restauration tire à sa fin. Après mes études, j’accrocherai on tablier. Devrais-je le faire dès maintenant? Est-ce vraiment ça du service à la clientèle? Financièrement, si on veut un bon pourboire, on sort notre talent d’actrice et on rit, on n’a pas le choix. Sinon? Sinon je n’ai pas de pourboire, sinon j’ai une plainte, sinon je donne un service de merde, sinon je suis une mauvaise serveuse.

Suivre le conseil de ce client « Adapte ton service aux gens que tu sers », qui voulait dire en fait « ris de mes blagues », ne me plaît pas du tout. En fait, cela ne m’a jamais plus, mais hier, je n’ai pas ri.

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