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La banqueroute grecque à l’ère Bilzerian
La Grèce a fait faillite mardi dernier.
Et après? Est-ce vraiment plus important pour vous et moi que la visite de Dan Bilzerian au Québec ? Après tout, le monde est moins compliqué sur Instagram que sur les places boursières.
On se dit parfois qu’il vaut peut-être mieux s’en tenir à ça.
Le problème, c’est la faillite de la Grèce est peut-être un “moment Sarajevo” , pour reprendre l’expression du journal The Guardian, soit le détonateur d’une crise que tout le monde attend, que personne ne veut vraiment, et dont personne ne sait vraiment ce qu’elle coûtera au monde. Ou à l’humanité.
En effet, la faillite d’un pays de la taille de la Grèce peut s’avérer suffisante pour entraîner avec elle l’économie mondiale et frapper de plein fouet monsieur madame tout le monde aux quatre coins de la planète. Et peut-être même Dan Bilzerian, dans les derniers retranchements de son insignifiance.
Donc, la Grèce a fait faillite. Qu’est-ce que ça signifie?
La Grèce amène des psychodrames à répétition depuis quelques années. Chaque fois, c’est à l’approche d’une échéance de remboursement de la dette grecque. Chaque fois, jusqu’à mardi, on avait trouvé une issue temporaire pour repousser une inéluctable cassure. Chaque fois, au passage, on avait sacrifié un peu plus les Grecques et les Grecs.
Récemment, ce peuple grec s’est raidi et a élu un gouvernement suffisamment déterminé – anticapitaliste – pour tenir tête à la Troïka. La Troïka, c’est la réunion de la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI). C’est l’avant-garde du pouvoir européen et ses alliés du capitalisme financiarisé. Elle ne tolère la démocratie que lorsque celle-ci n’interfère pas avec les marchés.
La crise actuelle et le bras de fer entre la Troïka et les Grecs ont d’ailleurs le mérite de révéler la véritable nature des affrontements. L’économiste Stiglitz écrit “European leaders are finally beginning to reveal the true nature of the ongoing debt dispute, and the answer is not pleasant: it is about power and democracy much more than money and economics“.
C’est déjà ça de pris. Au Québec aussi par ailleurs, la bataille de l’austérité est politique et idéologique même si Carlos Leitão est un ministre des Finances affable qui se défend de faire autre chose que de simples ajustements comptables.
Mais les Grecs, diront certains, s’ils voulaient éviter la destruction de leur économie, ils n’avaient qu’à payer leur dette, non?
Je comprends qu’on puisse le croire dans une ère qui a produit Dan Bilzerian. Mais blâmer le peuple grec pour l’humiliation qu’on lui fait subir est malhonnête.
On pourrait revenir sur les effets de l’entrée de la Grèce dans l’Union européenne et comment ce pays d’Europe du Sud a été placé dans un étau qui servait essentiellement les intérêts de l’Allemagne.
Mais contentons-nous du plus vulgaire, soit les cinq dernières années, durant lesquels on a demandé aux Grecs “d’assainir leurs finances” en échange de prêts de la Troïka.
Les Grecs ont été plus austères que n’importe quelle nation européenne en parvenant même à transformer un déficit structurel primaire de 4% en excédent de 4,3%, un véritable exploit.
Tout ça, même si les politiques d’austérité en question ont réduit le PIB grec de 25% (!) et ont fait exploser le taux de chômage, dont celui des jeunes, à plus de 60% (!!). On a transformé une situation désastreuse en situation catastrophique.
Un échec? Pas du tout. Il s’agit d’une manœuvre parfaitement réussie… du point de vue des banques privées.
Avant la mise en place des plans de sauvetage des finances grecques, les investisseurs privés étaient les plus exposés à la dette grecque. En cas de faillite, c’est eux qui se prenaient les lourdes pertes en pleine gueule.
Ce n’est plus le cas. Ce sont maintenant les institutions européennes qui sont très majoritairement exposées à la dette grecque. Tout semble indiquer que c’était l’objectif réel des plans de sauvetages qui ont ravagé l’économie grecque : un transfert des risques du secteur privé au secteur public.
Les Grecs n’ont par ailleurs reçu qu’une part infime de l’argent des plans de sauvetage qu’ils doivent maintenant rembourser. Et au passage, rappelons-le, leur économie a été détruite, leur État démantelé et la population largement abandonnée à son sort. Ils sont furieux, très, lorsqu’ils ne se défenestrent pas, tout simplement.
Et comme si l’affront n’était pas déjà mythologique, le FMI a même réalisé des profits de plusieurs milliards à travers les allers retours de fonds entre la Troïka et Athènes.
Maintenant, qu’est-ce que la suite nous réserve?
On ne sait pas trop. Si la Troïka se montre aussi intransigeante cette fois-ci, c’est sans doute parce qu’elle croit que l’Union européenne ne sera pas détruite par une sortie de la Grèce de la zone euro. Ou simplement qu’elle a terminé le délicat sauvetage de ses banques en refilant la note (des centaines de milliards) aux citoyennes et des citoyens d’Europe.
Pour sa part, le gouvernement grec a annoncé la tenue d’un référendum dimanche prochain sur les dernières offres de la Troïka même si, techniquement, ces offres n’existent plus et que le pays est en faillite.
Ce qu’on sait néanmoins, c’est que des projets politiques irréconciliables s’affrontent à travers la crise grecque et que le sens du monde pourrait changer de direction si l’un ou l’autre s’imposait.
Même si on devait accorder une énième extension à la Grèce, ce choc des idées est inévitable et son issue, imprévisible. Les projets politiques, les plus intéressants comme les plus barbares, ressurgissent et aspirent à remplir le vide de l’ère Bilzerian.
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