.jpg)
Publicité
22h, centre-ville de Villeray. Je reviens d’un souper arrosé avec Lui. On est réchauffé. La vie est belle, l’avenir nous appartient.
En montant les escaliers en colimaçon (le plus beau mot de la langue française), on entend les voisins parler fort. Vraiment fort.
– Wow. Y crient fort tes voisins…
– Ouin, c’est deux frères jumeaux. Ça arrive des fois, y se pognent.
On tourne la clé et on entre dans l’appartement situé à l’étage supérieur. On enlève nos bottes et on se rue vers la cuisine pour prendre un biscuit, le dessert des pauvres.
À l’étage du dessous, les cris résonnent de plus en plus fort : les «Fuck You» et les «I Hate you» rententissent jusqu’au troisième. On s’arrête quelques instants, puis on reprend nos activités. Au moment où on s’assoit enfin sur le sofa pour refaire le monde comme dans Le Déclin de l’empire américain, on entend des bruits de meubles qui bougent. Puis du verre qui casse.
«Penses-tu qu’ils sont en train de se battre? Faut-tu faire de quoi, tu crois?» que je lui dis.
Au moment où je termine ma phrase, la sonnette sonne.
Quelqu’un cogne à la porte.
Fuck.
Publicité
Encore plus rapide que Sandra Bullock dans The Net, je me garroche sur la serrure et je la barre, de crainte qu’un des jumeaux décide d’entrer dans l’appartement.
Lui la redébarre aussitôt et descend les escaliers à toute allure pour aller voir ce qui se passe à l’extérieur.
Et à l’extérieur, c’est pas beau.
Un des deux jumeaux a une entaille de 2,5 pouces dans le bras (c’est pas moi qui l’a dit, c’est l’ambulancier). À travers sa plaie, on commence à voir un début de semblant de muscle. En gros, il pisse le sang comme j’ai jamais vu dans ma vie. (D’habitude, j’utilise jamais le mot «pisser» dans mes textes, parce que c’est pas beau. Mais là, y’a pas d’autres mots pour décrire ça).
Dans sa main, le jumeau tient un téléphone sans fil. Lui l’attrape d’une main ferme et compose le 911 pour appeler une ambulance. «J’ai besoin d’une ambulance rue Cartier. Il y a eu une altercation entre deux hommes».
Dans la vraie vie, c’est rare qu’on utilise le mot «altercation».
Alors qu’il finit de répondre calmement à l’interrogatoire de la fille du 911, je le regarde du haut des escaliers, immobile.
On ne sait jamais comment réagir dans des moments pareils.
Publicité
On a beau avoir vu le Soldat Ryan vingt fois et écouter religieusement Trauma sur Tou.tv le mercredi matin, on fige quand même. On pense à son bien-être d’abord et avant tout. On a juste le goût d’aller se cacher en petite boule dans son lit pour se protéger du grand méchant loup. On cherche le bouton «stop» sur la manette du magnétoscope.
«Va chercher de quoi pour arrêter le sang », me dit Lui.
Je sors de ma torpeur et m’exécute. J’attrape la plus belle serviette en ratine de toute la salle de bain, la descends au jumeau, puis l’aide à l’enrouler autour de son bras, en prenant soin de ne pas toucher au sang.
Je m’assois à côté de lui, dans les marches de l’escalier, livide.
Les pompiers arrivent sur la scène du crime et lui prodiguent les premiers soins. Les policiers et les ambulanciers arrivent quelques secondes plus tard.
Pendant de longues minutes, je les regarde sans dire un mot. Sans cligner des yeux. J’ai peine à croire la scène qui se déroule sous mes yeux. Le sang, les bandages, les termes médicaux, les suits de pompier, le sang… Comme si la réalité dépassait la fiction.
Publicité
Après un quart d’heure, l’équipe d’urgence quitte le balcon, en compagnie du jumeau, laissant le balcon recouvert de neige et de sang.
Moi et Lui on se dépêche à remonter bien au chaud, à l’intérieur de l’appartement, en espérant ne pas avoir manqué le début de Grey’s Anatomy.

Identifiez-vous! (c’est gratuit)
Soyez le premier à commenter!