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Kevin Ledo, l’anglo qui a immortalisé René Lévesque
« Des gens sortaient de la 40 juste pour venir me serrer la main et me remercier. C’était vraiment touchant », souligne avec surprise l’artiste, devant un thé glacé.
Montréal, l’une des villes les plus ornées de fresques en Amérique du Nord, s’apprête à dévoiler une nouvelle œuvre monumentale : une murale de quatre étages de haut représentant René Lévesque, l’ancien premier ministre et père fondateur du Québec moderne. D’ailleurs, vous l’avez peut-être déjà aperçue le long de l’autoroute Métropolitaine dans Villeray, en revenant de vos vacances. Il ne manque que la clope au bec pour parfaire le portrait.
Bien que l’inauguration officielle de ce projet, orchestré par la Fondation René-Lévesque et l’organisme MU, soit prévue pour la fin du mois d’août, à l’occasion du 102e anniversaire de Ti-Poil, j’ai eu l’occasion de rencontrer le muraliste montréalais Kevin Ledo, qui venait tout juste de donner les derniers coups de pinceau à cette œuvre impressionnante.
« C’était un mur très convoité. Il était dans l’œil des artistes depuis une dizaine d’années », dit-il, au pied de l’édifice appartenant à la Société québécoise des infrastructures (SQI).
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Reconnu pour la qualité de ses portraits souvent enrichis d’éléments d’abstraction et d’un travail intensif sur la couleur, Kevin Ledo confesse qu’au début du projet, il ne connaissait que très peu de choses sur René Lévesque. « Depuis, j’ai beaucoup appris sur lui. C’était une expérience incroyablement positive. Les gens étaient très excités, certains étaient même émus. »
Une appréciation qui a par ailleurs su transcender les barrières linguistiques. « Les quelques interviews que j’ai réalisées en anglais ont toutes reçu une belle lumière, ce qui était vraiment gratifiant. »
L’artiste bilingue, originaire de Dollard-des-Ormeaux, a à ce jour réalisé huit murales à Montréal. Parmi ses œuvres notables figurent l’immense portrait de Leonard Cohen sur la rue Saint-Dominique et celui de Daisy Peterson Sweeney, la sœur et professeure du jazzman Oscar Peterson, dans la Petite-Bourgogne.
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Peindre Leonard Cohen, figure emblématique de Montréal, est en soi un projet d’envergure. Cependant, pour un anglophone de Montréal, René Lévesque est une véritable icône d’un Québec qui lui est en partie étranger.
« Au début, j’avais une certaine appréhension. J’avais le besoin de m’assurer qu’il résonnait avec mes propres valeurs. Mais plus je m’informais sur lui, plus il me semblait évident que c’était une excellente idée. Il a joué un rôle crucial dans la définition de l’identité québécoise. »
Kevin estime toutefois que certains politiciens ont tendance à détourner son image à leurs propres fins. « La politique a évolué depuis son époque, et je ne voulais pas contribuer à cette instrumentalisation ni accentuer les divisions. »
« J’en ai discuté avec mes parents, originaires du Portugal, qui lui vouaient également une grande admiration. Il semblait être une figure unanimement respectée. »
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En ce qui concerne sa méthode, Ledo précise : « C’est très méticuleux, très planifié. Selon le mur, je fais des projections si possible, car c’est la méthode la plus rapide, réduisant le temps de dessin de toute une journée à seulement trois heures. Pour le portrait de Lévesque, qui est immense, j’ai dessiné chaque section du visage directement sur le mur en utilisant principalement un rouleau pour les grandes surfaces et un pinceau pour les détails, comme les yeux et la bouche. »
L’artiste avoue que c’est plutôt le soleil et la chaleur qui ont été de véritables défis. « Il faisait extrêmement chaud, et le mur, bien que lisse et génial pour peindre, bloquait le vent. Il m’était impossible de trouver une brise ou même de l’ombre. Je mettais des glaçons dans ma casquette et j’utilisais des bouchons pour atténuer le bruit constant de la Métropolitaine. »
Avec l’aide d’assistants, ils ont travaillé pendant une dizaine de jours, cumulant des journées de près de douze heures, parfois un peu plus, perchés tout au haut de leur nacelle, à appliquer de la « Benjamin Moore, haut de gamme, pour extérieur ».
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Le parcours de Ledo n’est toutefois pas sans embûches, les humeurs du destin l’ayant mené à peaufiner cet art qu’il partage aujourd’hui avec ses concitoyens.
Sa carrière artistique débute dans un atelier en 2005, alors qu’il décide de transformer sa passion en profession. Une exposition désastreuse à Vancouver remet cependant tout en question. « J’avais investi des mois de travail, mais une mauvaise planification des dates, coïncidant avec les fêtes de Pâques, a résulté en une faible affluence. Résultat : aucune vente, beaucoup d’argent et d’efforts perdus. Je me suis alors demandé ce que je faisais de ma vie. »
Un brin désillusionné, il abandonne son studio et part en Amérique centrale avec sa compagne, espérant proposer ses services de peintre en échange d’un logement. Ce n’est véritablement qu’au Costa Rica que ce projet prend forme. Là-bas, un ami peignait déjà une fresque dans un restaurant, et on lui demande à son tour de peindre une porte extérieure. « J’ai accepté avec enthousiasme, et mon travail a été si apprécié qu’on nous ont offert des repas gratuits. Ensuite, j’ai été engagé pour peindre un mur dans un restaurant, puis pour réaliser une grande murale dans un bar, puis un hôtel. En l’espace d’un mois, j’avais complété cinq fresques. C’est à ce moment-là que j’ai compris que c’était ce que je voulais faire. »
Son implication dans le très populaire Festival MURAL a marqué un tournant décisif dans sa carrière. « J’ai pris part à la deuxième édition, qui a bénéficié d’une couverture médiatique exceptionnelle en raison de l’effervescence du phénomène. J’ai eu l’opportunité de travailler sur un mur de trois étages, ce qui m’a ouvert de nombreuses portes à travers le monde. »
Depuis maintenant onze ans, il se consacre à la réalisation de murales un peu partout sur la planète, que ce soit aux quatre coins de l’Amérique du Nord, dans les grandes métropoles européennes, ou dans des destinations plus étonnantes, comme le Liban et même au Bhoutan.
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« Je considère que la murale est une forme d’art qui est vraiment accessible à tous, ajoute-t-il. Offrir ses réalisations au grand public possède une immense valeur à mes yeux : cela provoque la réflexion, en plus d’inspirer les gens et d’égayer leur quotidien. Il est souvent bien plus agréable de contempler une œuvre colorée que de se retrouver face à un mur de béton délabré, et ça contribue à dynamiser et vivifier les quartiers. C’est un avantage pour l’ensemble de la communauté. »
« Certains critiquent les murales en les accusant de favoriser la gentrification. C’est regrettable, car si un quartier doit se gentrifier, cela arrivera, que les murales soient présentes ou non », précise-t-il, abordant le débat qui fait rage depuis la démocratisation du médium.
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Kevin Ledo continuera de faire briller son talent avec des projets ambitieux tant à l’international qu’au Québec. Parmi ses prochaines réalisations figurent une murale en hommage à Michel Côté à Alma et un projet collaboratif à Miami pour peindre une école dans un quartier sensible.
Après notre entretien dans un café avoisinant la murale, l’artiste serre la main du barista, devenu son ami au fil du temps, marquant la fin d’une aventure tout en célébrant la naissance d’une œuvre aussi monumentale que symbolique, tant pour lui que pour Montréal.