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KANAVAL : « purement authentique »
J’étais déjà familière avec la série de photographies KANAVAL de l’artiste britannique Leah Gordon. Pourtant, en pénétrant dans la salle d’exposition du Centre PHI, je suis restée littéralement ébahie. Rarement aura-t-on vu des portraits du peuple haïtien à la fois aussi énigmatiques et poignants. Jusqu’au 27 avril prochain, il sera possible de pénétrer dans l’univers intime du carnaval annuel de la ville de Jacmel en Haïti. Gordon nous donne accès à une vision privilégiée de la culture haïtienne telle qu’elle se manifeste dans une authenticité des plus crues.
Cheryl Sim, commissaire adjointe à la Fondation DHC/ART, a collaboré avec l’artiste et le Centre PHI pour présenter l’exposition à Montréal. Elle s’entretient avec nous des résultats de cette fructueuse collaboration.
Les photographies de la série Kanaval ont déjà été exposées dans plusieurs musées et galeries, à Londres et à Paris entre autres. Comment l’idée de les présenter à Montréal est-elle venue?
C’était l’idée des organisateurs de l’évènement de Kanpe, une fondation établie à Montréal qui aide des familles en Haïti à reconstruire des maisons et à sortir de la pauvreté. Le Centre PHI a accepté de présenter un évènement de levée de fonds pour la fondation. Le titre de l’évènement était Kanaval tout comme l’exposition de Leah Gordon. Les organisateurs la connaissant bien, ils ont suggéré que le Centre PHI accueille aussi l’exposition. Je suis donc entrée en communication avec elle à ce sujet en novembre dernier.
Novembre! C’est très rapide pour monter une exposition!
Oui effectivement, ça s’est fait très rapidement car Leah connaît très bien ses œuvres. Elle a déjà monté cette exposition plusieurs fois, donc ce fut très simple de s’échanger les fichiers photos par Internet. On a un très bel espace d’exposition mais il n’est pas si grand. C’était donc également facile de connaître le nombre d’œuvres que l’on pouvait montrer et de les sélectionner par la suite.

Comment s’est faite la sélection des œuvres?
Leah a produit énormément de photos sur le sujet, il y en a plus de 80, mais on ne pouvait en présenter que 12 parce qu’elles sont jumelées à des histoires orales. Les personnes photographiées parlent de leur costume, du personnage qu’elles jouent pendant le carnaval. Les histoires sont aussi des œuvres en elles-mêmes. Il fallait donc réserver un espace sur le mur pour accueillir le texte. On a travaillé ensemble pour sélectionner 12 photos et cinq textes mais c’est principalement Leah qui les a choisies en fonction de ses préférées du moment. Je crois qu’au fil des années, elle s’est particulièrement attachée à certaines œuvres.
Dans votre travail artistique on retrouve plusieurs thèmes communs avec celui de Leah Gordon, particulièrement le post-colonialisme, l’identité et la représentation. Pouvez-vous nous en parler?
Oui, Leah explore des idées et des thèmes liés au colonialisme. Je fais de même à travers mes recherches donc j’étais très heureuse de connaître son travail. La question de la représentation est centrale. À chaque fois que l’on représente le corps, on projette des idées. C’est pour cela que Leah a tenu à rajouter les histoires orales. Sans quoi, ça risque de devenir un spectacle, le regard est fixé mais l’image reste superficielle. Les Haïtiens sont souvent représentés dans les médias de façon très simpliste; il faut travailler plus fort, plus en profondeur, pour présenter une image d’un peuple ou d’un évènement complexe qui a plusieurs dimensions, plusieurs facettes, pour que ça ne devienne pas un autre stéréotype.
Pour Leah, le plus important était de montrer que les habitants de Jacmel sont résilients mais aussi ultra-créatifs. C’est une ville d’artistes, on y trouve énormément de créativité. Leah a été très impressionnée par le carnaval car ça vient véritablement du cœur du peuple, de son histoire. Les carnavaliers fabriquent leur costume avec à peu près n’importe quelle trouvaille. Aussi, le carnaval n’est généralement pas subventionné. Ce n’est pas un défilé structuré, ça vient vraiment du peuple. Il est important pour elle de montrer au monde occidental qu’il est possible de faire quelque chose de purement authentique.
Les photographies ont un aspect très documentaire, presque ethnographique.
Dès qu’une personne venant de l’extérieur documente un évènement ou des peuples d’une autre culture que la sienne, il s’agit d’ethnographie. Il y a une tradition, dans les anciens pays impérialistes, de voyageurs qui décrivaient l’« autre » à partir de leurs propres yeux. Il faut comprendre qu’encore aujourd’hui, le contexte d’où vient la personne qui documente aura inévitablement un impact sur la lentille, sur sa façon de photographier.
Leah prend cela en considération. Certains qualifient son travail d’« ethnographie de performance ». En effet, en acceptant de poser pour elle, ses sujets deviennent complices. Le processus de prise de photo est long. Elle utilise une caméra analogue moyen format. La captation dure environ 30 secondes. Donc, les gens qui posent doivent rester immobiles pendant tout ce temps. Elle explique qu’il se développe alors un lien entre elle, photographe, et eux, sujets. Ils se retrouvent comme transportés de la rue où le carnaval bat son plein à un studio où ils partagent ensemble un moment unique. Cela se remarque dans ses photos. Le rajout des histoires orales les rend encore plus dimensionnelles. Elles dépassent la simple ethnographie à l’européenne. On sent vraiment l’œil singulier de l’artiste. Il y a beaucoup d’amour et d’admiration dans sa façon de présenter les sujets.
Il y a aussi un aspect candide. Leah arrive à établir un réel lien de confiance avec ses sujets. Elle a créé cette série au cours de 13 années pendant lesquelles elle a fait plusieurs allers et retours entre Londres et Jacmel. Un tel projet requiert beaucoup de temps. Elle s’est réellement insérée dans la communauté. Ce n’est pas comme si elle était allée y faire un reportage, avait pris quelques photos en vitesse et n’y avait plus jamais remis les pieds.
Il y a une importante communauté haïtienne au Québec, et plus particulièrement à Montréal. Savez-vous quelles sont les réactions face à l’exposition?
Il est difficile de savoir si les Haïtiens de Montréal viennent au Centre parce qu’on n’a pas fait de sondage ou de recensement. Mais on espère que le mot passe. Il faut prendre en compte que la communauté est très grande et vaste, donc il n’y a pas un seul moyen d’aborder ses membres. Il nous faut être consistants, emprunter plusieurs pistes en espérant que ça attire les gens. Jusqu’à présent, l’exposition a été populaire et elle ne s’achève qu’à la fin avril, donc il y a encore du temps!
KANAVAL de Leah Gordon est présenté au Centre PHI jusqu’au 27 avril 2013.
407, rue Saint-Pierre, Montréal, QC H2Y 2M3
(514) 844-7474
phi-centre.com
Photos: Leah Gordon
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