Mihaly Koles

Jésus, joint, jungle : la vie de Sylvio, sans-abri

Une nuit avec un sans-abri.

4h34, le matin. La ville dort. On est rendu. Sylvio pointe une table sur la terrasse du centre des sciences de Montréal. Il y dépose le café qu’il vient tout juste d’acheter un peu plus haut, sur la rue Notre-Dame. Le soleil peine à se lever. Y’a ben raison. Ici, on va l’avoir la paix.

On parle de tout. On parle de rien. On parle de la fois où il a travaillé pour l’Itinéraire. De la fois où il vivait en dessous du pont Jacques-Cartier, hiver comme été. De la fois où, il y a trois mois, la police l’a emmené de force à la Mission Old Brewery, parce qu’ils jugeaient que son shack n’était pas assez sécuritaire. Mais on parle surtout d’isolement et des combats qu’il mène. « Dans la rue, on s’haït, mon chum ! Il n’y a pas d’amis, il y a juste des échanges de services. Et quand tu baisses ta garde, c’est là qu’il y a des hypocrites qui viennent te voler. C’est certain que tous les jours, il va t’arriver de quoi. C’est chacun pour soi, mon chum. »

Et même s’il réside dans une maison d’hébergement pour itinérants depuis maintenant trois mois, Sylvio ne se sent pas davantage en sécurité. « Là-dedans, c’est une véritable jungle, confit-il. Ils font juste nous domper dans des ghettos et nous laissent nous arranger avec nos problèmes. Et quand tu veux parler parce que t’es à bout, on t’isole encore plus. »

« Dans la rue, on s’haït, mon chum ! Il n’y a pas d’amis, il y a juste des échanges de services. Et quand tu baisses ta garde, c’est là qu’il y a des hypocrites qui viennent te voler. C’est certain que tous les jours, il va t’arriver de quoi. C’est chacun pour soi, mon chum. »

Il affirme que ces mini-ghettos sont en partie contrôlés par les gangs de rues et les motards en raison de la clientèle plus vulnérable qui y habite. Selon lui, la gamic est toujours la même : « un gang t’approche pour que tu vendes de la drogue pour eux, commence Sylvio. Aux premiers aperçus, c’est gagnant : on te paye et tu consommes. » Petite pause gorgée, puis il reprend : « mais dès qu’ils t’ont dans leurs filets, ils te font chanter. Si t’arrêtes de faire ce qu’ils te disent, ils te dénoncent aux intervenants du centre, ou ils te battent. Ça fait qu’on devient soit des punching bags, soit des clients. Mais bon. Ça, on va en parler une autre fois. On va se concentrer sur le positif », termine-t-il.

Le vent du fleuve fouette. Crisse que j’ai frette. J’essaie de le cacher tant bien que mal, mais mes dents se rentrent dedans comme deux gars de 19 ans sur le dancefloor des foufounes électriques un mardi soir. Lui, il se laisse brasser le toupet d’un bord pis de l’autre sans broncher. Je soupçonne qu’il soit fait en cuir. Il regarde sa montre. C’est le temps de s’activer, on a du courrier à aller chercher.

De deux à trois fois par semaine, Sylvio se rend au Sac-À-Dos, un organisme communautaire situé aux angles des rues Sainte-Catherine et de Buillon, afin d’y récupérer les lettres qui lui sont destinées. « C’est la même chose que ton adresse de maison, dit-il, alors qu’on attend en file, face au comptoir de distribution. J’entrepose mes affaires ici et ça me permet de voter, de recevoir mon chèque du BS, entre autres. » C’est à notre tour. Une dame glisse deux enveloppes en dessous de la grille qui l’isole du monde extérieur. Il ouvre la première : une facture. Il ouvre la seconde : « Ah ben gadons, une belle grosse carte de crédit encore toute chaude. »

T’as combien de cartes de crédit, pour le fun ? « Je suis rendu à quatre. J’en commande le plus possible pour vider mes anciennes. Tu vois, celle-là, elle a un plafond de 7 500 dollars. Je peux donc vivre là-dessus pour un bon petit bout ».

T’as combien de cartes de crédit, pour le fun ? « Je suis rendu à quatre. J’en commande le plus possible pour vider mes anciennes. Tu vois, celle-là, elle a un plafond de 7 500 dollars. Je peux donc vivre là-dessus pour un bon petit bout ». Je plisse les yeux, histoire de réprimer le gros what the fuck qui me titille le bout de la langue. Mon non verbal me trahit. « Comment est-ce que je fais ? Je fais juste mentir sur mes revenus annuels. Ça marche une fois sur deux. Et si ça ne marche pas, j’essaie avec une autre banque.»

Le nouveau bénéficiaire d’une marge de 7 500 dollars m’offre le café ; la légende veut qu’il soit gratuit ici, au sac à dos. Merci, mais je vais me garder une petite gêne. Sylvio regarde encore une fois sa montre. « Va falloir penser à y aller si on veut avoir le temps de déjeuner. » Ton planning, ton call. « Parfait. Je suis dû pour mon pétard, et puis on y va après. »

On y est. Son fumoir habituel est juste là, sur notre gauche : le Square Viger. Sylvio s’y rend pratiquement tous les jours, afin d’y fumer l’un de ses nombreux joints quotidiens. De ce que j’en comprends, le Square sert en quelque sorte de marché aux puces : on y trouve de tout. « Là-bas, c’est le coin des piqueux, dit Sylvio en pointant l’extrémité est du parc où il est possible de voir un petit camp de fortune. Ici, on est dans le coin des buveux. Et puis là, c’est la prostitution gay».

Et puis lui, il se situe où ? « Moi, je m’en tiens juste à ça, qu’il dit en sortant un joint de son sac. Je fume à peu près sept grammes par jour. Ça me permet de briser les barrières que je me mets continuellement ». Il l’allume, puis reprend : « Moi, je suis rendu ailleurs. J’ai commencé mon cheminement en 1999 quand que Dieu m’a parlé dans le bois de Coaticook. » Devant mon air intrigué, il poursuit. « J’étais sur le point de me suicider, quand j’ai reçu un message divin qui me disait que ma mission était d’aider les autres. Je fais ce que le seigneur me dit de faire ; je vis sa vie. C’est mon apostolat. » Le joint s’éteint. Coup de briquet. Deuxième essai. Coup de théâtre. Flammes, puff et draff de pot se joignent à nouveau à la partie.

« Mon apostolat, c’est ça, dit alors Sylvio en me tendant un cahier d’une cinquantaine de pages. Je l’ai baptisé la Boulangerie-Pâtisserie du seigneur de proximité. Ce serait un endroit où on pourrait se rassembler, manger et discuter. Un endroit pour itinérants, géré par des itinérants. » Je feuillette rapidement le dossier. Pas mal comme idée, mais ça a plus l’air de parler de Dieu que de brioches à la cannelle, son affaire. Et parlant de brioches, il commence à faire faim.

On délaisse donc les pâtisseries et le square Viger pour nous diriger plein sud, vers l’Accueil Bonneau. Tous les matins, plus de 500 personnes s’entasseront sur la rue des Fripons, attendant patiemment que leur numéro soit appelé.

«Habituellement, je fais juste déjeuner, commence-t-il. Je ne suis pas le gars qui fait le plus de social et de toute façon, parler aux autres itinérants, ça serait de retomber à leur niveau.»

Une fois notre ticket bien en main, Sylvio me fait faire le tour du propriétaire. Et il faut le dire, l’accueil Bonneau, c’est swell. En plus du soutien des nombreux intervenants sur place, les usagers se voient proposer une panoplie d’activités. Entre autres, des bénévoles viennent y donner des cours d’art, tandis qu’un véritable studio de musique est accessible à tous. Mais Sylvio, c’est moins son genre d’endroit. « Habituellement, je fais juste déjeuner, commence-t-il. Je ne suis pas le gars qui fait le plus de social et de toute façon, parler aux autres itinérants, ça serait de retomber à leur niveau. » Et pourquoi pas leur parler de la boulangerie-pâtisserie ? « Ce serait juste une raison de rire de moi dans la rue, et qui me dit que personne ne va voler mon idée ? » Sylvio ne me laisse pas le temps de cogiter là-dessus. Notre numéro a été appelé, c’est à notre tour d’aller manger.

Une bonne quinzaine de bénévoles assurent le service pour une vingtaine de tables alignées à travers la cafétéria. La place est pleine à craquer. Aussitôt assis, un bénévole vient à notre rencontre. « Ça va être all dressed, chef ! », lui lance Sylvio. À notre table, tous ont les yeux rivés sur leurs assiettes. Pas le temps d’être jaloux, les nôtres arrivent instantanément : un magnifique mélange d’œufs, de patates, de Minigo de biscuits à la mélasse et de pain. « Tu vois, ça, c’est parce qu’on est tous rendus isolés en petite tartelette, dit-il en piquant sa fourchette dans son omelette. Ça, c’est à cause du refus global de ’48. Avant, quand l’Église était mêlée à l’État, on formait une belle grosse tarte. Mais depuis qu’on a jeté le bébé avec l’eau du bain, on s’isole de plus en plus ». On sent que le sujet est délicat. Un peu trop même.

Mon assiette est terminée. Sylvio a à peine touché à la sienne. C’est le joint ; ça lui coupe l’appétit, à ce qu’il me dit. « Si t’as fini, on va y aller. Je dois aller faire un minimum sur mon projet. D’habitude, je travaille dessus environ trois heures par jours », affirme-t-il en déposant son assiette au centre de la table, signifiant aux autres qu’on peut y prendre les restes. Lui devant, moi derrière, nous quittons les profondeurs de l’accueil Bonneau sous les bonnes journées qu’on ne peut plus chaleureuses des bénévoles.

À l’extérieur, Sylvio me tend la main une dernière fois. Je la lui serre et le laisse filer vers la Bibliothèque et Archives nationales du Québec où, à l’aide de son Mac acheté à un étudiant de l’UQAM, il passera les trois prochaines heures à écrire sur la levure, sur Dieu et sur les belles grosses tartes entières.

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