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Les escaliers mécaniques du métro Cartier hissent ma carcasse sans effort. Je suis immergé dans cette léthargie caractéristique des trajets en transports en commun, quand soudain, les accords d’une lointaine kora viennent caresser mes oreilles.
Plus je m’élève, plus la mélodie prend de l’ampleur, jusqu’à ce que je parvienne à distinguer le busker générant cette sonorité si distincte, à la fois cristalline et onirique, bien loin du triste boulevard des Laurentides qui m’attend à l’extérieur.
Charmé et intrigué par ce musicien aux dreads argentés, mais trop pressé pour faire la conversation, je lui demande son numéro de téléphone. Il inscrit rapidement son nom dans mon cellulaire : Jeremy Dunlop.
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Un temps des Fêtes plus tard, me voilà installé sur une véranda lumineuse donnant sur un vaste jardin enneigé. Vêtu d’un dashiki, Jeremy est enveloppé dans un décor rassurant composé de plantes, de sculptures de Bouddha et d’instruments de musique.
« Mon premier amour, c’est les percussions, lance-t-il d’emblée. J’ai été parmi les premiers à initier le mouvement sur la montagne, à la fin des années 70, quand nous n’étions qu’un petit groupe d’amis qui jammait ensemble. Je n’ai jamais manqué une seule séance jusqu’à la naissance de mon enfant, dans les années 90. »
Mieux connu sous l’appellation des Tam-tams du mont Royal, cet événement musical improvisé se tient chaque dimanche, dès que la météo le permet, au pied du monument à George-Étienne Cartier. Depuis, il est reconnu comme un emblème de la culture alternative montréalaise.
Avec ses 71 ans fraîchement célébrés, je lui propose de revenir en arrière dans son récit afin de mieux comprendre le parcours qui l’a conduit jusqu’au métro Cartier.
Esquisse d’un cœur qui bat pour la musique.
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Jeremy évoque une enfance heureuse, imprégnée par une forte dimension religieuse et vécue en marge de la pauvreté de Kingston, la capitale de la Jamaïque. Il a grandi dans un cadre où les prières matin, midi et soir étaient la norme. Il jouait le rôle d’autel à l’église, toujours impeccablement habillé, incarnant l’idéal du schoolboy britannique dont sa mère avait tant rêvé.
Une mère catholique ayant rejeté toute influence africaine au sein de son foyer, et ce, malgré ses propres origines. « Pour elle, tout ce qui était africain était hérétique. Elle avait été élevée selon les vieilles traditions colonialistes. »
Après avoir obtenu son diplôme d’études secondaires, Jeremy s’engage dans la voie comptable, suivant ainsi les traces de son père d’origine écossaise.
En 1975, à l’âge de 23 ans, Jeremy quitte son île pour une autre et réoriente son destin vers des études en arts à l’université Concordia. Il emménage chez un oncle à Montréal-Est et se retrouve confronté à un choc culturel auquel il ne s’attendait pas. Dans ce quartier ouvrier marqué par les tavernes et la petite misère de l’Est, la réalité se révèle bien éloignée des clichés qu’il avait pu se faire sur la prétendue richesse du Nord.
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Une première année s’est écoulée lorsque Jeremy assiste par hasard à un cercle de percussions lors des célébrations de la Saint-Jean-Baptiste au sommet du mont Royal. « La vision de ces musiciens jouant à l’unisson ne fut pour moi rien de moins qu’une révélation. »
Une rencontre qui l’inspire à acquérir un djembé pour s’immerger dans cet héritage qu’on lui avait refusé.
Toujours coincé à l’ombre des raffineries, à une époque où le quartier à prédominance francophone vivait au rythme du hard rock, il fait la rencontre d’un percussionniste ivoirien qui lui fait découvrir les rythmes ouest-africains.
Éventuellement, Jeremy déménage à Tétreaultville et décroche un emploi dans une imprimerie au salaire minimum. Il grimpe les échelons de l’entreprise, jusqu’à devenir chef de département.
« Je faisais mon shift de huit heures, et dès qu’il était terminé, je pédalais avec mon djembé sur le dos, direction la montagne. »
L’homme aux yeux d’un bleu intense a été témoin de l’évolution des Tam-tams. Il fut l’un des piliers de l’essence naissante du rassemblement, contribuant à le transformer en l’événement incontournable que nous connaissons aujourd’hui.
« Dans les années 1990, chaque dimanche ensoleillé, on pouvait voir jusqu’à 10 000 personnes, se souvient-il. Il y avait des rastas, des hippies, des Vietnamiens et des Valdoriens. Un party incroyable. »
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À l’âge de 31 ans, Jeremy est toutefois victime d’un grave accident lorsqu’il se coince le bras droit dans l’engrenage d’une machine, causant d’importants dommages à son outil de création. Une longue opération s’ensuit, au cours de laquelle un tendon de sa cuisse est greffé à son bras. La période de convalescence durera plus d’un an.
Malgré une déformation toujours évidente aux doigts, il persiste dans sa pratique, se contentant de jouer d’une seule main, puis en intégrant à nouveau la deuxième une fois avoir pris du mieux.
Encore aujourd’hui, ses mains imposantes portent les stigmates du poids industriel, meurtries par les rigueurs de l’usine.
« Ça m’a pris quelque chose, mais j’ai grandi dans une autre direction », raconte-t-il en s’emparant d’un petit tambour sénégalais, appelé tamani, reconnu pour son son aqueux très singulier.
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Avec la montée en popularité de la montagne, des problèmes ont fini par surgir, notamment les excès dus aux ventes clandestines d’alcool, autrefois tolérées par les autorités. « Les vendeurs arrivaient avec des barils bleus remplis de glace et de bière. »
La situation s’est dégradée au fil des abus, allant des conflits territoriaux en lien avec la vente de drogue aux agressions. L’atmosphère autrefois festive s’était transformée en une réalité bien plus sombre. Même de nos jours, nul événement ne saurait aussi refléter l’effervescence de la ville ainsi que son caractère à la fois imprévisible et un peu louche.
Jeremy exprime sa déception devant cette nouvelle montagne qu’il estime désormais prostituée et souillée. À ses yeux, la dimension spirituelle des percussions a disparu, laissant place à une expérience agressive équivalente à un combat de coqs.
En 2005, il en a finalement assez. Jeremy raccroche son djembé et découvre la kora après avoir fait la rencontre d’un musicien malien. C’est le début d’un nouveau chapitre.
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La kora est un instrument à cordes pincées étroitement lié à la tradition mandingue. Historiquement jouée par les griots de l’Afrique de l’Ouest, elle se compose d’une caisse de résonance recouverte d’une peau animale attachée à un manche en bois.
Un instrument méconnu ici, capable de produire l’un des sons les plus sublimes du monde musical.
C’est au parc Lafontaine que Jeremy s’installe afin de jouer de son nouvel instrument. Là, il découvre un environnement plus intime et doux. Presque chaque après-midi pendant près de 15 ans, on pouvait retrouver le musicien sous le même peuplier, affectueusement baptisé : « L’arbre de Jeremy ».
Il retrouve avec cet instrument ce qu’il avait perdu sur la montagne. « Faire l’amour avec la musique, explique-t-il. La douceur du jeu, des caresses, des états de flottement permettant l’exploration. » Il étudie les points de pression du bois et la tension des cordes, se lance dans la réparation et la confection de koras. Chacune de ses créations porte un nom attribuable à une personnalité distincte : Girafe, Papillon, Tortue, Coccinelle.
« À chaque fois que je prends une kora, un sentiment nouveau émerge », confie cet autodidacte convaincu.
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Maintenant à la retraite, il a élu domicile à Laval, préférant la proximité de la nature à celle des manufactures.
Lorsque je le questionne à propos de son boulot dans le métro, il me répond : « Quand on s’est croisé, c’était ma troisième fois dans le métro! J’y retournerai parce que les gains peuvent être surprenants. Et puis, aussi bien jouer pour les gens que seul dans mon salon! »
On s’y donne rendez-vous.
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Les rafales soulèvent une poudrière qui fait plisser les sourcils, invitant à maudire l’hiver et l’impatience qu’engendrent les dangers de marcher sur le sol glacé.
Cependant, dès que l’on franchit le portique métallique, une musique mystique et intemporelle nous accueille. Jeremy est déjà arrivé.
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Avec les doigts dépassant de ses gants coupés, il tire un son aérien de Coccinelle grâce aux pédales de delay et de reverb intégrées à son équipement posé à même un chariot d’épicerie.
À mon instar, les usagers s’arrêtent, émerveillés pour un bref instant évanescent. Certains ferment les yeux, d’autres le questionnent sur son étrange instrument, tandis que plusieurs fouillent leurs manteaux et lui offrent quelques pièces.
Une femme s’excuse de ne rien avoir.
« Love is enough », sourit Jeremy, posant sa main immense sur son cœur.
Une rencontre qui le fait battre.
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