Jean était lesbienne

Ce texte est extrait du #32 spécial Lesbiennes | présentement en kiosque

En changeant de sexe, Jean a-t-il changé d’orientation sexuelle ? Au milieu des lesbiennes comme elle, Catherine s’affirme en oubliant qu’elle a un jour été un garçon qui aimait les filles.

Entre deux bouchées, Catherine me raconte son histoire avec fébrilité. Le bar bondé de femmes en chaleur, l’ambiance, la musique, la rencontre, la cruise, les élans du désir, les regards, les rapprochements et les étreintes de la conclusion tout au bout. Ça, ça va. « C’était mon premier one night stand, me dit-elle avec un air de défi. Mon premier et puis mon seul aussi, en fait. »

Mais les saignements incertains, les hésitations des nouvelles expériences, la peau encore fragile après l’opération, l’idée des gestes précis et passionnés, la chaleur qui monte dans le bas du ventre, l’image des doigts qui farfouillent, peut-être les lèvres, la langue, l’irritation post-revirement, cette mise à jour de l’intime… J’ai un malaise. Je n’ai pas envie d’entendre les détails. Pourtant je les écoute. Je souris comme si la conversation était normale.

Mais la conversation n’est pas normale.

Entre gars, on parle si peu des détails anatomiques de nos exploits physiques. Est-ce que toutes les femmes sont comme ça? J’allais écrire « chirurgicales ». Est-ce qu’entre filles elles se racontent tout ? Je n’ose pas lui demander. Dans ma tête, ce n’est pas une femme comme les autres. Son histoire n’est pas comme les autres.

Je détourne maladroitement la conversation, compare la situation à des choses que je connais, reprends une bouchée de sandwich. Pour retrouver des repères rassurants.

Catherine s’appelait Jean
Catherine n’a pas toujours été cette fille épanouie qui parle librement à l’heure du lunch d’amour, de romantisme, de rencontres, d’attirance, de couple, de ce qu’il y a entre les jambes, de sexe, d’absence de sexe.

C’est elle qui a choisi de me donner rendez-vous au Pick Up, un drôle de restau-dépanneur un peu dépareillé, très post-hipster, des airs baba-cool de Vermont urbain dans un ancien quartier ouvrier où les branchés de passage côtoient les artistes désabusés. Une table à pique-nique entre des caisses de bières. Une machine à espresso. Une cloche de verre avec d’appétissants cookies au chocolat. Un comptoir, des tabourets. C’était aussi et surtout à deux pas de son bureau.

Catherine a beaucoup de choses à raconter. Entre le besoin de tout dire et le désir d’être une fille normale, sans histoires, presque banale. Par où commencer ? Parler d’avant ? Raconter sa première relation ? Elle n’en a pas eu beaucoup. Une première vraie blonde. Une seule, en fait, avant le grand changement. Elle s’est toujours sentie attirée par les filles. Et les garçons de son âge ? Ça ne l’intéressait tout simplement pas. Pourquoi ? « C’est une question de goût, dit-elle naturellement. Il y en a qui préfèrent la tarte au citron, d’autres, le gâteau au chocolat. Moi je préfère les filles. C’est comme ça.»

Ce n’est jamais aussi simple qu’une allégorie pâtissière.

Il y avait en elle ce malaise. Un véritable mal-être.

Lisez la suite dans le #32 spécial Lesbiennes | présentement en kiosque

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