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Je vous souhaite une Pierrette

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Il est de ces moments qui mériteraient d’être enjambés d’un digne saut de biche. Rayés de la frise. Ou délicatement remis dans un beau petit sac avec un nœud en raffia au ti-clin qui a gâché la murale de Beau Dommage.

Comme quand tu poses pied sur un jellyfish.
Ou le moment précis où tu retires le couvercle d’une soupe Chunky pourtant remplie de promesses visuelles.

Et attendre à l’urgence.

Ex æquo avec cet instant-éternité où le jet d’urine sur ta brûlure de méduse te soulage avec la même puissance qu’il t’humilie la plante du pied, je dirais qu’attendre à l’urgence se hisse au sommet des petits morceaux de paradis qui manquent de harpe.

Il y a quelques jours, j’étais loin de me douter que je me collerais les cuisses sur le plastique des chaises de la salle d’attente de Notre-Dame pour huit heures. En plein été, dans une salle quasi vide et éclairée en soubresauts lumineux par un écran plat judicieusement bloqué à LCN. Vous savez, cet écran qui te fait croire que tu seras furieusement diverti et informé pendant que t’attends pas trop longtemps.

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  • Le cadavre d’Arthur Porter est certifié Angus.
  • « Des groupes d’amis » sont allés voir Taylor Swift au Centre Bell.
  • La municipalité de St-Rémi est privée d’eau: « On paye des taxes, mais on n’est pas capabes de BOÈR’ »

Ces trois nouvelles en boucle pendant huit heures. HUIT HEURES. C’est fascinant comme Richard Latendresse qui chantonne – avec cette humidité béate dans l’œil qui n’est pas sans rappeler un bronze en pleine procession dans le grêle – les mêmes insignifiances pendant 500 minutes s’apparente étonnamment aux étapes du deuil.

D’abord, c’est le choc. Puis vient le déni. La colère. La tristesse. Et ce puissant désir de revoir la citoyenne de St-Rémi qui a soif depuis février et qui nous reconfie avec le même aplomb toutes les onze minutes qu’elle est pas capab’ de BOÈ’ (finalement, il y avait complète absence de «r». J’ai grassement eu loisir de confirmer, de persister pis de signer).

En milieu de nuit, j’étais rendue à avoir hâte qu’elle repasse à l’écran pour la devancer et lui lip-sinker le moment. Lui ravir le désarroi. LE PETIT BOÈ’.

Mais Pierrette est entrée.

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Une petite dame courte sur pattes, vêtue de shorts bien pressés, de sandales orthopédiques et d’une camisole en tricot qui drapait avec élégance une poitrine qui avait dû nourrir bien des petits Jean-Claude. Mais ce qui frappait le plus, c’était l’expression au faciès de Pierrette.

Cette sinistre inquiétude qui te sillonne l’inter-sourcils quand tu entres à l’urgence en suivant une civière. Une dame toute frêle, strappée dans son petit lit de camp de vacances, sous oxygène, paupières lourdes et couronnées d’un brushing-pancake qui indiquait que la patiente avait pour habitude de faire son somme sur le côté droit.

La civière venait de franchir les portes battantes derrière lesquelles on allait évaluer l’état de sa passagère, mais sans Pierrette. Pierrette, elle, devait rester de l’autre côté des portes. Ses petites pattes courtes, des petites cannes qui avait jadis dû mettre en valeur les ballerines de triple-swing qui séduisirent moult Marines, étaient désormais décharnées, nerveuses, mais on ne peut plus déterminées à faire autant de pas qu’il faudrait pour calmer la Pierrette qui les surmontait, mains sur les hanches.

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Et je vous dis que ses petites fesses triangulaires de septuagénaire y allaient par là. Trois-quatre pas à gauche, cinq-six gambadines à droite; Pierrette trouverait bien moyen d’avoir des nouvelles de la dame à qui elle semblait tant tenir. La tuile, c’est que c’était la nuit des morts vivants; l’espace d’une heure à peine, sept ambulances avaient restitué des patients à l’horizontale, adeptes, eux aussi, du petit somme sur le côté droit.

Tenace, Pierrette ne lâchait pas du regard le mince interstice entre les deux portes battantes, espérant sans doute voir sa bestie surgir en bas résille, s’esclaffant-rossignol en repensant à leur folle soirée de car surfing sur la trame sonore des Triplettes de Belleville.

Dès que la porte ouvrait, elle fonçait, tête baissée vers l’embrasure, comme si sa prochaine bouffée d’air ne pouvait être aspirée que si elle tenait la main de son amie (pour se faire revirer illico par une infirmière qui n’avait pas dormi depuis 82). C’était beau. Triste, mais beau, avec ce soupçon de Swinging Belleville qui me donnait envie d’emmailloter Pierrette dans un drap santé et la bercer jusqu’à ce qu’elle ait des petits spasmes de confort aux pattes.

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Mais Pierrette n’accompagnait pas sa mère. Ni sa sœur, ni sa partner de canasta.

Pierrette avait fait tout ce chemin-là pour accompagner LA PROPRIÉTAIRE DE SON LOGEMENT.

Ciiiiboulette. Les seules paroles que j’ai bien pu échanger avec mon proprio depuis 5 ans (au-delà du fait de m’imaginer faire des rythmes jazz avec mes paumes sur son crâne dégarni de désagréable) relèvent du domaine du « ça coule icitte », « mes chèques sont dans’ malle » et des bonjour furtifs avec espoir qu’il ne demande pas de venir scèner chenous en donnant des petits coups secs sur les armoires pour s’assurer que je les rosse pas trop quand je vais quérir mes cannages.

Pierrette, elle, faisait à souper à sa propriétaire quand cette dernière « s’est mise à paralyser du visage », m’a-t-elle expliqué alors que je tâchais de lui aplanir le pointu du stress. À sa proprio et à une voisine, aussi. Elle est comme ça, Pierrette. Du pâté au saumon, elle en fait pour tout le monde.

Cette propriétaire-là n’avait pas été escortée par les paramédics grâce à sa sœur ou son fils en visite pour la lecture du soir; elle devait la frêle mobilité résiduelle de son visage à la dame qui habite en-dessous et dont les hanches ne sont tressées que de bon pain béni.

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Parfois, je me dis que si je sacrais le camp dans mon 3 1/2, ça prendrait sans doute une couple de jours avant que ma chienne cesse de me lécher le dedans de l’oreille pour signaler mon décès en jappant ou en se traînant les fesses sur le prélart. Garanti.

On devrait tous être la Pierrette de quelqu’un (j’essaie ici de m’assurer Pierrette). Ça devrait être coché derrière notre carte d’assurance-maladie: « Mon pâté au saumon cuit pour (…) ». Simple et nutritif de même.

Je jette à l’instant mon dévolu sur ma voisine polonaise que je ne salue pas assez, mais dont le gros chien caramel reçoit chaque jour mes onomatopées de demeurée conquise.

J’espère qu’elle aime les sandwichs aux tomates.

La bise.

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