Je suis revenu avec mon ex

D'un amour fou à un amour doux

— Salut, scuse-moi, ça dérange si j’m’installe ici pour, genre, toujours?

— Ah non non, j’t’en prie, la place est libre, aimerais-tu être l’homme de ma vie?

Je me souviens plus trop de ce qu’on s’est dit, ce soir-là, dans ce bar sur la Main, mais ça devait ressembler à ça.

Toute la veillée est floue; c’est des images, des textures, des sons qui se mêlent, comme dans un Riopelle. La seule chose possiblement claire était le début de notre relation.

C’est presque réducteur de dire qu’on est tombés en amour. On a tous les deux vécu ce moment rare où tu réalises que tous tes idéaux et tes fantasmes amoureux se matérialisent tout à coup en cette personne qui se tient devant toi. On s’est juste reconnu.

Les mois qui ont suivi ont fait écho à l’incipit : des weekends isolés à binger sur ton regard et à faire l’amour avec une libido sur les stéroïdes, tout en cachant les horloges de la maison pour freiner le temps avec le succès d’un vieux brake arrière de Bixi le long de la Côte Saint-Luc. Ces “blagues” sur nos futurs enfants, toujours talonnées d’un silence complice. Tout était possible, même les licornes.

Et puis un lundi après-midi, le soleil était encore vif, on s’est vus dans un endroit neutre. Ça a même pas duré un quart d’heure.

“Excuse-moi, je sais pas pourquoi, je peux plus vivre ça, on doit couper tout contact.”

Ce moment est un peu flou aussi; c’est des images, des textures, des sons qui s’embrasent, comme dans un Goya. On était devenus partenaires quelques minutes après s’être rencontrés, et puis on est redevenus étrangers en à peu près autant de temps.

Quand la frénésie émotionnelle devient à ce point surhumaine, à ce point pharaonique, c’est pas tant étonnant qu’ont ait été incapables de continuer ensemble.

J’ai pas besoin de t’expliquer la douleur abyssale qui s’ensuit, ou cette période passée à devoir quotidiennement me sortir des excuses de moins en moins crédibles au bureau pour partir pleurer silencieusement quelque part dans la foule de Ville-Marie, dans le quartier chinois ou dans le coin d’Émilie-Gamelin.

Au moins, les larmes venaient toujours avec un sourire. La solitude mène à tous coups vers quelque chose d’important; à être très loin de l’autre, on finit par apprendre à être en amour avec nous-même plutôt que de chercher à se perdre corps et âme en l’autre.

Et puis un dimanche avant-midi, le soleil était gris, on s’est revus dans un endroit neutre. Ça a duré un bon douze heures.

Une journée straight à parler, reprendre notre souffle, et parler encore. Et c’est tout; on avait perdu cette envie écrasante de flipper la table entre nous pour se sauter dessus — possiblement la meilleure chose qui ait pu nous arriver. On ne s’est pas reconnu cette fois, mais on s’est quand même retrouvé.

Deux mois ont passé depuis qu’on a repris contact. J’attends que tu reviennes de l’école pour commencer le souper. Je nous ai trouvé un film d’horreur vraiment nasty pour tantôt, et puis on migrera directement vers le lit après, en planifiant à moitié endormi le weekend entre les couvertes. Tout ça sans devoir cacher d’horloge.

Y’a pas mal de gens autour de moi qui se sont mordus les lèvres après avoir appris que je suis revenu vers toi. On sent le devoir de m’avertir que, revenir avec son ex, c’est un peu comme boire son café devenu froid.

Quand on me parle de rancune, je trouve qu’on en garde tellement trop pour rien quand on se fait briser le cœur.

Un cœur, c’est justement fait pour être brisé. C’est fait pour battre et pomper du sang, mais aussi pour saigner. Je le briserai encore n’importe quand au lieu de ne plus jamais prendre de risques. Et je répondrai aux autres qu’anyway, la destinée des cœurs est la même que celle des iPhones : se briser.

C’était ben beau vivre le Grand Amour et ses artifices, mais c’est un sentiment, et tous les sentiments finissent par mourir. Ça nous a mené vers une rupture qui était le prix à payer pour grandir vers quelque chose qui commence là où les émotions fortes se terminent.

Savoir aimer quelqu’un au quotidien, ça reste la grande aventure de notre époque.

Ça me rappelle ce moment — peu après notre rencontre — où je t’avais écrit sur un bout de papier tu es ma réponse. C’était cute, ça t’avait fait de l’effet, mais j’avais tort.

J’étais pas loin par contre. Ce que je te dirais aujourd’hui, pour me rattraper, c’est que l’amour est ma réponse.

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