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Je suis non-voyant : c’est pas l’enfer ni le paradis, c’est ma vie
Comme je ne sais pas encore si j’ai peu ou beaucoup à dire et bien que ce soit la tradition sur cette plateforme, je ne peux pas vous dire combien de temps vous devrez mettre pour lire cet article.
C’est que la commande reçue d’Urbania m’oblige à parler de moi en fouillant un peu dans mes tripes. Ce n’est pas facile, mais faut dire que j’ai un peu couru après.
Qu’est ce que je fais ici, moi qui n’ai jamais rien publié? Moi qui ne suis ni néopoliticien impressionné par le progressisme de notre bon gouvernement, ni artiste pris dans un scandale à devoir défendre quoi que ce soit, ni évangéliste du véganisme ou jeune à la tête d’une start-up pleine d’avenir…
En fait, si j’ai droit à cette tribune, c’est probablement parce que je suis groupie et aveugle. Groupie de RAATM (Rose-Aimée Automne T. Morin) et aveugle depuis l’âge de 21 ans.
Je me cherchais une excuse pour prendre un latté avec la rédac-chef. Mon idée de départ semblait assez tordue pour provoquer un face à face au Café La petite cuillère.
Après 10 ans de célibat, on allait me trouver une blonde grâce aux applications de rencontre disponibles, applications construites presque exclusivement autour de l’image… Si le prétexte d’origine a un peu pris le bord (je pense que finalement, je suis assez bien célibataire), mon interlocutrice a tout de même trouvé fascinant un tas de choses que moi et d’autres dans ma situation vivons au quotidien. Alors voilà, ce petit texte sera le premier d’une série où vos interrogations et nos frustrations côtoieront nos raisons de sourire et vos efforts d’inclusion.
En plus d’effleurer des sujets comme la paternité, le bien-être grandissant du verre à moitié plein, la dépendance d’autrui, l’économie d’ampoules fluocompactes, et le fabuleux sport qu’est le Goalball, je produirai une petite liste bien personnelle des questions qui courbaturent mon esprit à force d’y répondre.
Vous voudrez peut-être me surprendre en me proposant les vôtres entre deux swipes sur votre téléphone et chacune de vos questions sera prétexte à un article.
Ainsi ces quelques articles auront une plus grande valeur.
Aveugle, un mot qui dérange?
Commençons donc par le commencement.
Question no1 : « Peut-on dire aveugle? »
C’est fou comment lorsque je suis invité en entrevue, celles-ci débutent presque toujours par :
« Luc, mettons les choses au clair, es-tu à l’aise avec le mot aveugle? »
Comme ci on craignait de piler sur la queue du chat. Coudonc, y aurait-il eu des personnes aveugles qui auraient mal réagi auprès des médias?
Peut-être.
Comme le mot aveugle est un adjectif signifiant « qui est privé du sens de la vue » et qu’aujourd’hui je ne vois rien pantoute, je me qualifie.
N’oublions pas que dans le passé, et probablement encore un peu aujourd’hui, aveugle est souvent synonyme d’incapacités. Le mot était associé à une personne sans diplôme, sans travail et sans trop d’habiletés. Comprendre ici : une personne à charge et dépendante. On peut donc craindre de trainer ce fardeau aux yeux d’autrui.
Pour ma part, maintenant je réponds : « Ben oui, c’est sûr! »
Comme le mot aveugle est un adjectif signifiant « qui est privé du sens de la vue » et qu’aujourd’hui je ne vois rien pantoute, je me qualifie.
Je ne vois pas d’ombrages, ou lumière, ou de doigts qui ce balancent de droite à gauche devant mon visage. Un vrai! Yes! Non, mais tant qu’à, tsé?
Pas tous dans le même panier
De nos jours, en général, je crois que c’est plutôt la personne malvoyante qui réagit négativement dans ce genre de situation. Je peux comprendre, sans toutefois être à l’aise avec certaines réactions un peu épidermiques.
Moi qui suis né avec un certain résidu visuel jusqu’à l’âge de 21 ans, je me souviens avoir détesté lorsqu’on disait que j’étais aveugle.
« Déjà que je ne vois pas beaucoup, enlève-moi pas ce que j’ai! » me disais-je.
Moi qui suis né avec un certain résidu visuel jusqu’à l’âge de 21 ans, je me souviens avoir détesté lorsqu’on disait que j’étais aveugle.
Parce qu’en plus d’être faux, puisque je voyais certaines choses bien que très partiellement, c’était souvent ressenti de ma part comme un sous-entendu de : « tu ne peux pas parce que… »
Dans ce temps-là, tu veux être n’importe quoi sauf aveugle, parce que tu te sens capable de le faire ou du moins t’as envie de tenter le coup.
Un sens précieux qui peut diviser
En outre, pour une personne avec un résidu visuel, on dirait que la vue, en plus d’être fort utile et souvent jouissive, offre un sentiment de pouvoir. Une capacité à être plus précis dans ses gestes, sa prise de décision, sa compréhension. Un ajout à la confiance en soi.
Elle ne veut donc pas être associée à celui qui heurte un poteau, qui cherche son couteau juste devant lui, ou qui tâte longuement pour comprendre un objet. J’en conviens, je ne rivaliserai jamais d’élégance avec Lise Watier dans ma façon de bouger.
Un exemple de ce petit sentiment de supériorité un peu narcissique?
À l’école spécialisée, je me souviens que les élèves aveugles se faisaient davantage niaiser par ceux qui voyaient un peu parce que justement ils se déplaçaient moins vite, étaient moins bons en sport, en bricolage, etc. Qui a dit que les personnes handicapées étaient plus compréhensives?
Étant jumelé dans les activités sportives avec d’autres qui ne voyaient rien ou moins que moi, je me pensais parfois ben bon en les clenchant tous.
Bien sûr, j’étais celui qui voyait le plus dans mon groupe.
À l’école spécialisée, je me souviens que les élèves aveugles se faisaient davantage niaiser par ceux qui voyaient un peu parce que justement ils se déplaçaient moins vite, étaient moins bons en sport, en bricolage, etc. Qui a dit que les personnes handicapées étaient plus compréhensives?
Comme j’étais moins performant dans mon milieu résidentiel parce que tous voyaient plus que moi, à l’école, disons que je beurrais un peu parfois aux dépens des autres sportifs aveugles. Peut-être une revanche émotive nécessaire?
Désolé, gang. Je ne comprenais pas ce que je comprends aujourd’hui. Qu’il est possible d’être aveugle et d’être hot.
Entre autres, lorsque je navigue seul avec ma canne blanche à l’heure de pointe au métro Berri-UQAM.
Vous savez, j’ai beaucoup de plaisir à tricoter parce que même si j’accroche vos belles chaussures ou des coins de murs, je le fais avec quatre sens et non cinq. C’est moins élégant, mais ô combien satisfaisant. Pour vrai! Vous l’essaierez!
Malheureusement, cela m’aura pris plus de 35 ans à le comprendre, mais ça, c’est pour un autre texte.
En passant, vous avez mis combien de temps à vous rendre jusqu’ici? Moi, en accélérant la vitesse de ma synthèse vocale, 3 min 37 s