.jpg.webp)
Ces derniers temps, ma vie est une longue succession de tours de manège. En hauteur, c’est l’allégresse enivrante. Mais quand le creux arrive, il fait noir, la tête me brasse, et je ne vois plus beaucoup de lumière.
Faire confiance à la vie, quand on s’est mis dans des situations complètement déroutantes, quand on a mis nos malchances sur le dos de n’importe qui d’autre que soi-même sans prendre ses responsabilités, c’est un gros changement, quand on arrête de consommer.
C’est très difficile de vivre des moments plus complexes pour la première fois à jeun.
Pour ma part, on dirait que je m’attendais à être aussi réactive et dramatique que dans mon actif, mais forcée de constater que sans la boisson, je suis quelqu’un de plutôt rationnel, qui sait bien peser le pour et le contre de chaque situation. C’est plaisant, mais extrêmement étrange à vivre. On est constamment en train de se demander si on fait la bonne chose. On apprend à se faire confiance, même dans les moments de tempête.
Mais qu’en est-il des gens autour de moi, de ces victimes collatérales de mes anciens comportements destructeurs? Comment les gens autour de moi réagissent alors qu’ils savent que je traverse une période plus difficile? Évidemment, le premier réflexe de tous est de me rappeler de ne pas aller boire. Ces temps-ci, j’ai un énorme réseau de gens qui, après que je me sois livrée sur mes expériences les plus éprouvantes des dernières semaines, ajoutent la phrase : « Mais là, t’iras pas boire, hein? »
Je sais pertinemment que ça vient d’une bonne place, mais cet énoncé me donne envie de m’arracher les yeux des orbites.
Cette phrase, prononcée dans un moment où je me sens déjà plus vulnérable qu’à l’habitude, me ramène tout de suite à une certaine forme d’incapacité. Je suis maintenant capable de me gérer, mais le souvenir de mes années où c’était moins facile refont surface au moment où je dois me prouver que j’agis différemment, à présent.
Je sais qu’à force de mensonges pour ne pas vous inquiéter, les dépendants font bien des dégâts dans l’actif de notre maladie. Soit on vous cache des choses, soit on vous garde dans nos existences parce qu’on a besoin que vous nous donniez quelque chose. On dispose parfois de vos amitiés comme on disposait de notre énième cannette. Pour l’entourage, c’est blessant. On se demande si on est dans la vie de la personne dépendante pour les bonnes raisons, avec la culpabilité de parfois devoir mettre ses limites pour ne pas se faire aspirer par la maladie, nous aussi.
Mais quand vous voyez une alcoolique solide, qui détient de nouveaux outils, sur une bonne lancée, de grâce, oubliez la phrase : « Mais là, promets-moi que tu n’iras pas boire ! ». On ne vous promet rien, parce qu’on est une grande majorité à choisir la sobriété, un jour à la fois. Pour cette raison, je ne peux promettre à personne, pas même à moi, que je ne reboirai jamais. La rechute fait partie de la majorité des expériences de rétablissement. Je ne me le souhaite pas, mais c’est la statistique.
Deuxièmement, comme dirait une astrologue qui essaie de me remonter sur TikTok : je suis déjà passée à travers de ma pire journée. J’ai des outils, j’ai d’autres compétences que lorsque je consommais.
Il peut m’arriver des malheurs dans la sobriété, bien évidemment. Mais au lieu de nous implorer de ne pas aller nous torcher, changez votre perspective et observez avec bienveillance comment nous nous efforçons de naviguer dans notre nouvelle réalité. Un peu comme on le fait avec une nouvelle maman. On ne peut pas la faire promettre de ne pas faire de dépression post-partum. Plutôt, on se concentre à l’accompagner dans sa nouvelle réalité, sans s’imposer.
Croyez-moi, on est plusieurs dépendants à vouloir cette même bienveillance.
On vous a blessés, on en est bien conscients. Mais on a maintenant de meilleurs outils pour gérer nos difficultés d’aujourd’hui. En revanche, en tant que proche d’une personne dépendante, je vous invite à venir nous rencontrer à mi-chemin, avec une nouvelle perspective. Nous sommes responsables de notre rétablissement, vous êtes responsables de nous faire confiance dans cette étape de notre vie qu’est la sobriété.
Et si vos modèles relationnels sont trop affectés, faites comme nous : allez chercher de l’aide. Il y a des ressources partout au Québec pour les familles et l’entourage de personnes dépendantes. Vous n’avez plus à agir avec nous comme avant. Libérez-vous de vos inquiétudes, pour que nos relations s’en portent mieux.