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Je n’ai pas les moyens de quitter mon chum
Chaque soir, Ninon (nom fictif) rentre chez elle. Elle fait le souper, discute de sa journée avec son conjoint, écoute une série avec lui et va se coucher. Pourtant, ça fait plus d’un an qu’elle rêve de partir. Ce qui la retient? Son compte en banque.
Son conjoint gagne le double de son salaire. Et avec les loyers qui explosent, elle ne voit tout simplement pas comment partir. « En attendant, je fais semblant que tout va bien », confie-t-elle.
Quitter quelqu’un, ça peut coûter cher. Assez cher pour que certaines personnes choisissent de rester dans une relation qui est déjà terminée, du moins le temps que leurs finances se replacent.
Sabine (également un nom fictif) se trouvait dans une situation similaire avant de quitter son mari. « Ça faisait longtemps que je voulais me séparer du père de mes enfants, mais on venait d’acheter une maison quelques mois plus tôt. Je ne savais pas comment me libérer de cette obligation, on n’avait pas les moyens de la garder ni un ni l’autre », dit celle qui occupait alors un emploi à temps partiel.
Pendant un an, elle a épluché les annonces de logements à louer… et elle dormait dans une pièce à part. « Je trouvais ça bien trop cher », se souvient-elle. « Je ne voyais pas comment j’allais me payer ça toute seule. Je n’avais pas d’électroménagers, rien. »
La facture de la sécurité
Pour Viviane (nom fictif), la question dépassait largement le portefeuille. « J’ai su le jour où j’ai emménagé avec lui que je ne serais pas en sécurité », témoigne celle qui avait déjà vécu une relation violente auparavant. « Si j’avais été dans une meilleure posture financière, je ne serais pas restée. »
Il lui a fallu six mois pour quitter son ex définitivement, une période où elle a dû « lui faire croire que ça allait bien » pour assurer sa sécurité. « Lors de mes deux ruptures, je me suis endettée, et comme entrepreneure, j’ai eu des périodes où les rentrées d’argent se faisaient rares », indique-t-elle. « J’avais du mal à gérer ma vie personnelle et mon travail en même temps. »
Viviane n’est pas la seule dans sa situation. Plus tôt cet été, l’Observatoire québécois des inégalités a publié un rapport indiquant que la crise du logement était susceptible d’accentuer les problématiques de violence conjugale. En 2021-2022, à peine 12,7 % des personnes qui ont subi un acte de violence entre partenaires intimes dans l’année précédente ont quitté le domicile commun.
L’OQI ajoutait que la perception de sa situation financière influençait aussi son choix de quitter. « Les personnes se percevant comme très pauvres avaient 59 % plus de risque d’avoir songé à quitter le domicile commun en raison de la violence subie, mais de ne pas l’avoir fait, que les personnes se percevant comme à l’aise financièrement », peut-on lire dans le rapport.
Faire ses chiffres avant ses boîtes
La conseillère en sécurité financière Laurianne Dionne, dont 95 % de la clientèle est composée de femmes, confirme que le nombre de femmes qui restent en couple par peur de ne pas arriver financièrement est à la hausse.
« Dans certains cas, c’est même connu du partenaire [que la relation est terminée] », indique celle connue en ligne sous le pseudonyme La Licorne de la Finance. « Ce que ces femmes ont en commun, c’est souvent la crainte de ne pas pouvoir subvenir seules aux besoins de leurs enfants. »
Or, nombreuses sont celles qui sont plus riches qu’elles ne le croient, nuance Mme Dionne. Il suffit de s’asseoir et de regarder les chiffres.
« On ne réalise pas toujours la somme que nous coûtent tous ces petits ‘’tap tap’’ avec notre carte. »
Netflix oublié. Un renouvellement automatique d’un abonnement à une application qu’on n’utilise plus. Deux assurances qui se chevauchent. Un forfait cellulaire devenu trop cher. Des frais bancaires invisibles.
« Ce sont de petites choses qui, ensemble, peuvent mener à des économies de centaines de dollars chaque année, illustre Laurianne Dionne. Et ça, ça peut être la différence entre : j’arrive toute seule ou je suis prise à la gorge. »
Une de ses clientes était réduite à piger dans son épargne, convaincue que son salaire ne lui permettrait pas de vivre décemment. « On a optimisé ses dépenses, notamment au niveau de ses frais bancaires parce qu’elle avait des actifs dans plusieurs institutions, plus des abonnements fantômes. On a coupé le superflu sans toucher à son train de vie, et, au final, on a réalisé qu’elle n’avait pas à toucher à son épargne, et pouvait même continuer à épargner », raconte Mme Dionne.
L’entraide comme solution
Évidemment, certaines femmes n’auront pas toujours des surprises agréables en faisant le bilan de leurs finances.
Mais au Québec, il existe un filet social qui peut leur permettre « de passer à travers en préservant leur santé mentale et leur bonheur », assure Laurianne Dionne. « Il y a de l’aide externe disponible. Il faut regarder du côté des municipalités et des gouvernements pour trouver les programmes qui correspondent à notre réalité. »
Sabine a finalement emménagé chez une amie, aussi mère d’un enfant. Cette colocation s’est avérée positive pour la transition, en plus d’être commode financièrement pour les deux cheffes de famille. « Ça m’a permis de me poser et de récupérer pendant que je gérais la séparation », reconnaît la principale intéressée. « Je n’avais pas l’énergie mentale pour me rééquiper. »
Un changement d’emploi pour un poste mieux rémunéré lui a finalement permis de voler de ses propres ailes. Ayant été propriétaire auparavant, elle n’a pas eu de mal à trouver un logement. « Les propriétaires me faisaient confiance », note Sabine.
L’idée d’ouvrir son logis à une autre femme en transition, comme elle en a bénéficié, lui a effleuré l’esprit. « Quand on traverse une séparation, on pense souvent qu’on est seule. On ne l’est pas. On devrait être plus nombreuses à se tendre la main. »
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