PORTRAITS DE MONTRÉAL

Je lui avais fait la promesse d’honorer son nom

Nous arpentons les rues de notre ville, à la rencontre des Montréalais et de leurs histoires.

[1/2] « Les valeurs humaines, c’est quelque chose qui était cultivé dans ma famille, mais pas avec ces mots-là. On est six enfants chez moi, fait que c’est important les humains, le sens du partage, de l’autre. Pis je viens d’un milieu où il y a un lac pour cinq ou six habitants. Pour moi, c’était normal cette solidarité humaine dans un univers entouré de nature. Mais je le savais pas que c’était important tout ça, jusqu’à ce que je quitte cet endroit-là. J’ai dû m’éloigner pour finalement dire : “Hey, ça me manque un lac, ça me manque de jouer aux cartes avec mon père, de courir avec ma filleule, de taquiner mes sœurs”. Finalement c’est peut-être ça qui me rend plus heureux que d’être dans un grand restaurant à Los Angeles après un tournage pub. Je pensais que ce qui me dérangeait c’était de faire de la comm., de ne pas être utile socialement comme un médecin, mais en fait c’est que ce que je faisais n’était pas aligné avec mes valeurs. Je me suis rendu compte que ça pouvait être bien de faire ce que je faisais, mais différemment. C’est pas plus que ça mon superpower ; j’ai pas forcément besoin de tout lâcher pour faire de l’humanitaire, je peux recadrer ce que je sais faire. »

[2/2] « Ma priorité c’est les humains qui m’entourent, mais on travaille tellement et je suis tellement focus sur notre projet, que je me rends compte que je dois faire des sacrifices. C’est ça ma peur, me réveiller un jour et faire comme “Hey, j’ai peut-être pas été un bon mari, un bon père, un bon ami.” Parce que je poursuis un rêve qui est pour une communauté tellement large que finalement je n’aurais pas pris soin de ma petite communauté autour de moi. J’essaie de me déculpabiliser de ne pas être présent tout le temps, mais quand je suis présent, d’être vraiment présent. Mon meilleur ami a une petite fille, qui est ma filleule, et une fois par semaine je vais souper avec eux. Sans mon laptop, sans mon cell. Je suis juste avec la petite pis je cours à terre avec elle, c’est ça qui est le plus important. Je pourrais pas y aller tous les jours, mais quand j’y vais, je suis toute là. »

« Mes parents se sont suicidés quand j’étais jeune. Ma mère est partie la première quand j’avais 18 ans, ensuite mon père, au début de ma trentaine. Je ne leur en veux pas, mais j’aimerais qu’ils soient encore là. Mon père était dans le domaine de la mode, il était tailleur, et je lui avais fait la promesse d’honorer son nom. Alors avec de l’aide j’ai appris à fabriquer mes propres bijoux, et à les vendre. Aujourd’hui je rêve d’avoir mon propre appartement, et de montrer à mes parents que leur petite dernière, qui est mentalement et physiquement handicapée, arrive à faire son chemin dans la vie et voit que la vie est belle, même si elle est difficile. »

Claude, résident aux Compagnons de Montréal [un organisme offrant des milieux de vie pour adultes vivant avec une déficience intellectuelle], est sourd ; c’est donc avec l’aide d’une interprète que j’ai pu discuter avec lui.
Il y a deux choses qui rendent Claude heureux : travailler, et passer du temps avec Jacinthe, sa blonde. Ils sont en couple depuis cinq ans et, pour lui, elle a appris la langue des signes grâce à un livre. Leur histoire est sérieuse, et Claude met régulièrement un petit peu d’argent à la banque pour pouvoir un jour se marier et avoir leur propre maison — d’autant plus que Jacinthe lui a demandé « un million de fois ». Il aime beaucoup Jacinthe, et m’avouera même que « Des fois, on s’embrasse. »

« Je fais de l’entretien ménager au Centre Père-Marquette. Il y a eu un accident il n’y a pas longtemps, j’étais là ; je n’ai rien vu, mais j’étais là au même moment. J’ai juste vu la police qui est entrée dans le bâtiment. Quand j’ai su ce qu’il s’était passé [un adolescent de 14 ans est décédé après avoir été retrouvé au fond de la piscine] j’étais sous le choc, triste, et nerveux un peu, même si je ne le connaissais pas. Tous les drames qui arrivent dans le monde me touchent. Par exemple, le 11 septembre, ça ça m’a touché énormément. C’est pour ça que je n’écoute jamais les nouvelles, c’est toujours dramatique, il y a la guerre partout. Moi j’aime la paix. C’est pour ça qu’ici, c’est comme ma maison. Ici, c’est rare qu’il arrive quelque chose. »

[1/2] « Le plus tough dans le fait de vivre avec un entrepreneur, c’est de réaliser que souvent t’es pas la priorité numéro une, que c’est la business. C’est pas que je suis moins importante que la business à ses yeux, mais c’est le choix qu’on a fait, et c’est ce que le contexte start-up impose. Faut tout le temps qu’il soit fort, faut que ça aille vite, qu’il montre qu’il est au-dessus de ses affaires, pour ses clients, son équipe, les investisseurs potentiels. Mais quand il rentre à la maison, il se laisse être vulnérable, et toutes ses craintes, ses inquiétudes, c’est moi qui les ramasse, qui les écoute. Pour être forts ensemble, oui je dois être forte pour lui mais je dois surtout être forte pour moi. Je réalise maintenant que j’ai besoin de m’entourer de gens qui vivent la même réalité, m’ouvrir à du monde autre que mon chum, qui partagent les mêmes questionnements. Aujourd’hui, je suis le genre de personne qui apprend tranquillement à dire “Non” dans la vie. Quand ça arrive, c’est déstabilisant pour les autres, mais aussi pour moi ; j’ai l’impression d’être la pire personne au monde, alors que c’est nécessaire pour ne pas s’épuiser complètement. »

[2/2] « Mon père c’est un ancien militaire, on a vécu sur des bases, et ma mère a toujours fait des choix en fonction de sa carrière à lui. Dernièrement, je me suis rendu compte que je faisais peu de trucs seule, mais que j’avais le goût de faire du camping, du plein air, d’être dehors. Fait qu’un été, je me suis donné le défi qu’à chaque fin de semaine, j’allais camper au moins une nuit, et je l’ai fait. Ensuite je suis partie en voyage toute seule pendant un mois. Il m’a amenée à me faire confiance et à ce que mon rêve se concrétise. Le but c’était que je fasse des choses pour moi, et le fait que je sois comblée, que je m’accomplisse dans mes projets, fait en sorte que je ne lui en veux pas de ne pas être toujours avec moi. Je sais qu’il va toujours me supporter là-dedans de la même manière que je vais toujours le supporter dans ses projets. C’est l’entrepreneur que j’aime, c’est avec lui que j’ai le goût de bâtir ma vie, mais je dois pas m’oublier en chemin. »

« J’ai perdu mon âme, j’ai tout perdu. J’ai perdu l’être humain que j’étais. Je me suis battue si fort au cours de ces années pour ne pas perdre mon âme, mais j’étais accro au crack. Quand je me suis fait arrêter pour possession, on m’a dit “Tu peux aller en prison ou tu peux aller en thérapie.” À ce moment-là j’étais à bout, j’étais tellement brûlée, j’étais finie. J’étais finie. Et je me suis dit, si je vais en prison, je vais ressortir avec plus de contacts et je vais juste continuer à faire ce que je fais ; si je vais en thérapie, j’aurais peut-être une chance. Alors je suis allée en thérapie. Et il était avec moi tout le long. »
« Deux fois par semaine, j’étais là pour prendre son appel au téléphone. Mais dude, sa sobriété c’est son propre cadeau, un cadeau d’elle-même à elle-même. C’est pour ça que c’est ma déesse. »
« Je suis clean depuis trois ans et demi, zéro cocaïne. J’adore la cocaïne, ne me méprends pas, j’aime tellement cette merde que je ne peux pas la toucher. J’ai tellement abusé de cette drogue que j’ai perdu tout ce qui comptait pour moi. Je ne peux pas dire que je n’ai pas sniffé quelques lignes d’héroïne, je ne peux pas dire que je ne prends pas de l’acide de temps en temps, mais tu comprends que je travaille quarante heures/semaine et que je vais à l’école douze heures/semaine. Les cinq fois dans l’année où je me gèle, c’est comme mes vacances. »
« C’est ma Valkyrie. Hey kiddo, qui est ma Valkyrie ? »
« C’est moi. »
« Ça ne pourrait être personne d’autre. »
« J’ai trouvé ma drogue de sobriété : la ligne de cuisine. Travailler en cuisine m’a sauvée en thérapie. En sortant de thérapie, j’ai travaillé dans la cuisine de Chez Pop’s [Dans la rue] pendant six mois, et ensuite je suis retournée à l’école pour un bout et je me suis inscrite à l’école culinaire. J’adore la ligne de cuisine. C’est ça le rush. Avec le stress et la folie, ça me remplace la cocaïne et j’adore ça. »

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