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Jammer en « live »
Et si Twitch pouvait remplacer à la fois le studio, la salle de spectacle et la télévision?
Certains artistes se servent désormais du livestream pour composer de la musique et en faire la promotion. Des streamers, jamais en reste, bâtissent leur empire sur cet échange.
C’est le cas d’Omayela, chanteur et producteur de musique montréalais depuis une dizaine d’années, aussi connu pour sa chaîne Twitch, The Wav Garden. Depuis près de deux ans, il y invite des artistes et compose en direct un morceau avec eux. Lui et Mahdi Ba sont quelques-uns des pionniers de la scène montréalaise.
« J’aime la dynamique d’un studio. D’un coup, on capte quelque chose en même temps ou des trucs se passent au hasard, puis ça devient magique », laisse tomber Omayela.
« Je me suis dit que je pouvais inviter des gens à participer à ce processus créatif, tout en les assistant. »
Chaque semaine, le producteur reçoit un nouvel invité sur sa chaîne. En parcourant ses réseaux sociaux, on retrouve des collaborations éclectiques, allant du rappeur Monke.E au poète Ludovic Balmir. Il a même invité l’humoriste Mibenson Sylvain, qui signe d’ailleurs le titre Monnaie, qu’on peut retrouver sur le premier mixtape d’Omayela, The Wav Garden Mix, Vol. 1, paru l’an dernier.
« Mon gars j’suis fat, et puis ça frappe, comme Brice de Nice, s’pour ça que j’glisse », débite l’humoriste sur le titre avec une élocution enjaillante. En arrière-plan, l’hôte rit.
La conception en direct
Pour chaque « séance » de Wav Garden, le tempo et la gamme sont déterminés par le chat. Commence alors la création d’une chanson en direct. « Les gens envoient des paroles dans les commentaires, des solos de guitare, même des instrus complètes », dit Omayela. « On s’amuse, c’est comme s’ils étaient présents avec nous. »
« C’est différent parce qu’ils peuvent interagir », avance Maky Lavender, un artiste montréalais qui a déjà visité les quartiers de Wav Garden. En réalisant le titre Marshmallow Thug avec Omayela, un musicien avec qui Maky avait déjà collaboré a suggéré dans le clavardage qu’il change son flow. « C’était cool, ça faisait tellement longtemps que je n’avais pas travaillé avec lui, c’était comme si on était en studio ensemble. »
Il admet que sa réaction aurait été différente si les commentateurs étaient présents et pouvaient émettre des suggestions de vive voix. « Ça aurait été fou, hein ? Quelqu’un qui crie : “Yo, fais ça !” ou “Fais ça comme ça !”. Je pense que ça aurait été drôle, mais ça aurait été plus tough. Ça aurait été déconcentrant », remarque-t-il.
Un accès privilégié à l’artiste
Le public déborde de curiosité envers la réalisation de musique, cet acte mythique autrefois confiné aux quatre murs d’un studio, explique la doctorante en études numériques et en sociomusicologie à l’Institut national de la recherche scientifique, Elsa Aline Mariana Fortant.
« Ce n’est pas rare, maintenant, qu’un artiste installe une petite caméra dans son studio pendant qu’il travaille et publie [sur ses réseaux sociaux] pour que les gens voient comment il fait de la musique », soulève-t-elle.
Les artistes souhaitant généralement garder le contrôle créatif sur leur œuvre, cette technique, qu’elle surnomme celle de « la mouche sur le mur », peut les aider à former une relation plus intime avec leur public.
« Même s’il y a des milliers de personnes dans le live, c’est juste un petit numéro dans le coin de l’écran », ajoute Maky Lavender, expliquant que le fait d’être filmé de cette façon ne lui donne pas pour autant l’impression de performer. « Ça feel comme n’importe quelle autre session de studio. »
« Pour les artistes, la création est souvent personnelle, et se passe dans des moments où ils sont vulnérables », indique l’experte en sociomusicologie. « Pour eux, ça peut être difficile de gérer et d’inclure le public dans ce processus. »
La fenêtre sur le processus créatif
Démystifier la création musicale en ouvrant les portes du studio ne profite pas qu’aux artistes. Pour les streamers, la proximité avec les musiciens leur permet d’offrir du contenu inédit.
« Quand tu mixes deux univers, c’est là que les gens sont plus intéressés », note Bradley Boyer, alias Bradleygotdripp sur Twitch. Contrairement à Omayela, il ne fait pas de musique en direct. Plutôt, il est accompagné de musiciens dans ses lives, que ce soit le temps d’un spectacle au Festival MURAL ou pour discuter de leur nouvel album.
Bradley estime que les streamers ont beaucoup à gagner en offrant une fenêtre sur l’intimité des artistes.
« Si tu fais de la musique, t’as toujours un online persona, mais les gens aiment savoir qui les [artistes] sont dans la vraie vie », affirme-t-il.
Ce n’est pas pour rien que le musicien Kaine Basquiat l’a invité à livestream sa performance du 15 octobre au Club Soda : le chanteur peut ainsi profiter d’un accès exclusif à une communauté virtuelle déjà établie, et, en échange, Bradley peut offrir à son public un aperçu des coulisses d’un spectacle d’un artiste underground.
« Avant, ils allaient à la télé faire des interviews. Maintenant, aller dans un livestream peut aussi faire partie du parcours de relations publiques défini pour faire de la promotion », explique Elsa Aline Mariana Fortant.
Avancer avec la technologie
Ces séances apportent beaucoup plus aux artistes qu’une visibilité accrue, nuance Omayela. Il reçoit souvent des demandes d’artistes souhaitant apparaître ou revenir sur The Wav Garden. « Ils aiment l’espace de création que leur procure la collaboration avec les fans », avance-t-il.
Les musiciens sont également contents d’avoir « du contenu à poster pour deux semaines », selon le producteur, puisque le côté réseaux sociaux n’est souvent pas leur préféré.
Pour Maky Lavender, cette manière de créer trahit avant tout un désir d’évoluer avec les nouvelles technologies. « Il faut toujours s’adapter à ce que la musique devient et où elle s’en va », laisse-t-il tomber.
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