Jambon en tranches

Si Louis-José Houde peut faire dans le commentaire littéraire, moi aussi j’peux m’risquer, bon!

Bien malgré lui, l’essayiste Philippe Bernier Arcand a un timing du tonnerre.

Alors qu’on ouvrait un nouveau chapitre dans cette guéguerre élusive entre «les radios poubelles» et «le-monde-qui-n’aime-pas-les-radios-poubelles» par le catapultage de mises en demeure, l’auteur livrait La dérive populiste, un second bouquin qui se retrouve, en quelque sorte, entre Comment mettre la droite K.-O. en 15 arguments de Lisée et bon nombre d’extraits audio de Radio X retrouvés sur le web. Bref, un bel ouvrage pour faire la part des choses.

Bien que l’ouvrage suscite Gare à l’antiélitisme, une lettre signée par Arcand en 2010 dans les pages de La Presse, La dérive populiste demeure un ouvrage admirablement accessible. Comme en témoigne les épigraphes parcourant l’oeuvre – où on cite autant Houellebecq que Lady Gaga! -, l’auteur s’adresse autant à l’intello que monsieur et madame Tout-le-Monde lorsqu’il décompose, voire dissèque, le populisme en allant de sa montée jusqu’à son application dans les sphères politique, intellectuelle, élitiste et médiatique. Saveur du moment oblige, on se penchera sur ce dernier volet lors de ce billet.

Gare au «vrai monde»

Ainsi, pour Philippe Bernier Arcand, la montée du populisme médiatique est, en quelque sorte «la revanche du citoyen sur les élites. C’est le règne du quidam, du “vrai monde”, de “Joe Blow”, de “monsieur Tartempion”, de “madame Michu” et de la “madame de la rue Panet” C’est la majorité silencieuse qui reprend enfin son droit de parole qui était monopolisée par les experts et les intellectuelles».

Oui, mais non.

Quelques pages plus loin, l’auteur réfléchit sur les sujets abordés par les médias susceptibles de s’intéresser aux affaires de ce fameux «vrai monde» :

«Il faut se demander : “Qui manipule qui?” Est-ce que c’est le public qui s’attend à entendre parler de telle ou telle chose et dont on exauce le désir en en parlant, ou si c’est le fait d’en parler qui suscite chez le public un tel ou tel comportement?»

Pour appuyer sa réflexion, Arcand suscite plusieurs reportages douteux d’ici et d’ailleurs. Ainsi, en France, c’est la couverture des élections présidentielles de 2002 par TF1 qui le fait tiquer où, lors de la veille du premier tour, la chaîne a diffusé ad nauseam un reportage sensationnaliste – un homme âgé sans histoire s’est fait tabasser par des délinquants – qui a finalement été repris par la droite – moussant l’insécurité nationale découlant de l’agression – et qui aurait mené à l’élimination du candidat de gauche Lionel Jospin dès le premier tour. D’ailleurs, des années plus tard, un ex-dirigeant de la chaîne s’avouera coupable d’avoir contribué à la promotion incroyable d’un acte particulièrement con, mais surtout quelconque, car comme le mentionne l’auteur de La dérive populiste : «même si les médias ne dictent pas une opinion précise, il est logique de croire qu’une couverture médiatique constamment défavorable puisse avoir un certain poids dans l’opinion qu’on s’en fait, surtout dans le cas où l’on a peu de connaissances personnelles sur le sujet.  C’est pourquoi il est inquiétant de remarquer que les médias couvrent de plus en plus de sujets populistes, de même que d’observer la multiplication des opinions populistes et des analyses antiélitistes.»

La couverture des manifestations étudiantes de l’année dernière – où «casseur» est rapidement devenu un synonyme de «manifestant» pour certains médias, bien qu’un pourcentage infime de vandales – pas toujours adjoint à la cause – s’attaquait aux vitrines – serait un bon exemple récent, non?Plus loin, Arcand cite le battage de CHOI autour de l’Opération Scorpion à titre de chasse aux sorcières médiatique et politique découlant d’un fait divers triste, certes, mais quand même particulier. Jugeant que l’enquête sur ce réseau de prostitution juvénile – qui comptait parmi ces clients Robert Gillet, un animateur d’une chaîne concurrente, – a été bâclée afin de protéger des grosses huiles de Québec, la station s’est adonnée à la fabulation, insinuant par ici, lançant des rumeurs par là. L’engouement aura été tel qu’on a écoulé produits dérivés et chanson (!) tout en allant impliquer – à tort – le maire Jean-Paul L’Allier. Pendant ce temps, le seul parti appuyant fortement la station et la Fondation Scorpion découlant de cette théorie du complot – l’ADQ – a été élu quelques semaines plus tard lors des élections partielles dans le comté de Vanier à Québec.

Rendons tout de même à César ce qui est à Jeff Fillion et concédons que les radios dites «poubelles» sont incroyablement rassembleuses, tout particulièrement à Québec. Arcand rappellera qu’en 2004, 35 000 personnes descendaient dans les rues afin de soutenir CHOI, alors menacée de perdre sa licence du CRTC. Le fameux cri «Libarté!» découle justement de ces événements. Pendant ce temps, combien de personnes ont manifesté pour dénoncer les coupures du Gouvernement Harper auprès de la SRC, voire la fin du projet Bande à Part? Très, très peu.

Mais mon agacement avec les «gaugauches» n’est pas là…

Oeil pour oeil, niaiserie pour niaiserie

Or, ce qu’on reproche souvent aux fameuses radios poubelles – démagogie, propos hargneux, patati, patata – est non seulement récupéré par le camp des «contres», mais aussi réutilisé sans retenue, ni arrière-pensée. Ce qui me tiraille en ciboulot, bien évidemment…

D’un côté, j’admire le courage des Jean-François Jacob de ce monde qui, même menacés par une mise en demeure, persistent et signent. De l’autre, c’est quand même particulier-entre-guillemets qu’un monsieur qui dit croire en la liberté d’expression – et qui a même manifesté contre la fermeture de CHOI en 2004 – collabore à un mouvement qui veut couper les vivres à des stations de radio parce que leurs opinions, aussi bêtes peuvent-elles être par moments, divergent de la leur. Ça me chicote, tout ça.

Ça pis la circulation de «memes» Internet niaiseux de la sorte, bien sûr…

Disons qu’en terme de démagogie, faudra aller au «photo-finish» pour déterminer qui remporte la palme entre les «gaugauches» et les «jambons» sur ce coup-là. Un rehaussement du discours – des deux «parties» – serait apprécié, non?

Pédagogie et accordéon

Pour revenir à La dérive populiste, la conclusion d’Arcand est particulièrement éloquente dans ce discours de sourds entre «le vrai monde» et «la clique du Plateau» :

«Il est le temps pour les élites en général et les intellectuels en particulier, de passer de la démagogie à la pédagogie. Il est temps pour les élites québécoises de faire preuve d’un véritable courage intellectuel et politique en allant au-delà de la tyrannie de l’opinion.»

Et à cela, je serais tenté d’ajouter : «en allant au-delà de la tyrannie de l’opinion… et des mises en demeure.»

Bref, accordez-vous don’. C’est si beau d’l’accordéon!

La dérive populiste
Les éditions Poètes de brousse
170 pages

Sur Twitter : @Derivepopuliste

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