Sydney Sims

J’aimerais que pleurer devienne aussi banal que d’éclater de rire

La démocratisation des larmes

Si j’étais un personnage de la bible, je serais sans doute Marie-Madeleine. Pas que j’aie l’étoffe d’une prostituée, mais parce qu’elle a tant pleuré aux pieds de Jésus pour que ses péchés soient pardonnés qu’elle lui en a lavé les pieds.

Je suis en effet de celles à qui l’expression pleurer comme une Madeleine sied si bien. Comme elle, dont le torrent était souvent vu comme injustifié ou infantile, je pleure presque aussi souvent que je ris fort, et le plus souvent, en public.

Cela n’est évidemment jamais souhaité, contrôlé ou soigneusement placé : un simple changement abrupt m’entaille, une information brutale m’asphyxie et une insécurité momentanée ne circule jamais dans la même veine que mon sang-froid.

Il est évident que les gens qui vivent avec une forme particulièrement évidente d’hypersensibilité ont eu à essuyer moult fois, dans leur vie, des regards complaisants qui se traduisent par « Seigneur, faudrait vraiment qu’elle gère ses émotions! ».

Mais c’est que je les gère, mes émotions, très cher quidam, maître de la retenue. Et je les gère peut-être même mieux que vous, en fait.

Les larmes ne sont pas un signe de faiblesse

En effet, une panique qui m’envahit se manifeste par la voie lacrymale de la même façon que pour vous, elle pourrait se transformer en quelques sacres mal placés, mais rapidement oubliés.
Je m’explique : ce n’est pas parce que j’ai des larmes et pas vous que mon sentiment est plus océanique ou durable que le vôtre. J’extériorise ce que les autres extérioriseront soit plus tard, soit d’une autre façon.

Plus je sens que mes pleurs sont inappropriés, plus je pleure.

Les gens qui pleurent pour très peu ne le font ni éhontément, ni pour manipuler, et surtout pas pour attirer l’attention, qu’on se le tienne pour dit. C’est simplement que leur empathie est plus acérée et leur voile émotif plus transparent. Le fait d’être si vulnérable attire toutefois les regards et les reproches qui se font toujours de plus en pus implorants : « Arrête de pleurer, tu es plus forte que ça » ou « Calme toi, c’est tellement pas grave », ou mon préféré « Bon, as-tu fini ta crise? ». On nous enseigne en effet très tôt que partager nos pleurs et autres émotions négatives est un acte à éviter au plus sacrant, car autrement notre anecdote perd en validité.

Et c’est vraiment dommage parce que pour ma part, tout part justement du sentiment d’invalidation. Plus je sens que mes pleurs sont inappropriés, plus je pleure. Et plus je tente d’ordonner à mes paupières de refuser mes larmes, plus c’est mon diaphragme qui écope et plus je ne deviens que hoquets, sanglots et respirations sporadiques et ingérables, quitte à être raquée de la poitrine et du menton le lendemain. Le rêve de toute jeune femme en quête de crédibilité, quoi.

Sèche (pas) tes pleurs

Pourtant, ce fut si souvent prouvé par diverses études que les « larmes émotionnelles » équilibraient nettement notre humeur et notre psyché grâce aux hormones qui y sont relâchées. L’humain a développé ce réflexe il y a des centaines de milliers d’années pour pouvoir communiquer alors qu’il n’était pas en état de parler. C’est donc tout à fait inutile de vouloir faire parler quelqu’un qui pleure, puisque son 7e nerf facial, celui responsable de contrôler ses glandes lacrymales, est beaucoup trop accaparant pour que le reste de ses mécanismes faciaux puissent faire leur travail habituel.

Pleurer seul dans son lit pour évacuer des frustrations considérées légitimes a toujours été fortement encouragé par n’importe quel ami dévoué.

Malheureusement, la plupart des humains sont particulièrement déstabilisés devant un adulte qui laisse tomber ses barrières affectives en public, et souhaitent à tout prix que la scène cesse sans avoir à gérer trop de dégâts.
Car chaque fois que j’ai ressenti l’envie d’étancher un chagrin par le biais de mon activité préférée c’est-à-dire errer à travers les rangées de psychopop et de sciences occultes de la Grande Bibliothèque, je me suis toujours sentie obligée de me repentir et de quitter les lieux dès que ma garde émotionnelle me désertait, afin d’ainsi cacher ces larmes que vous ne sauriez voir.

Quand pleurer nourrit

Pourtant, pleurer seul dans son lit pour évacuer des frustrations considérées légitimes a toujours été fortement encouragé par n’importe quel ami dévoué ou psychologue qualifié. Pourquoi alors les thérapies de groupes par les larmes ne sont-elles pas plus répandues? Ou pourquoi ça n’existe pas, des spectacles de gens qualifiés pour faire pleurer du monde, des « larmoiristes », par exemple.
BREF, si nous vivions dans un monde où quelques larmes étaient aussi banales qu’un éternuement des foins ou qu’un rire sincère, imaginez toutes les heures où j’aurais pu m’enrichir à la bibliothèque.

Car ça ne m’a jamais dérangé d’avoir de la peine, au contraire, ça me nourrit souvent, mais ça m’a toujours handicapé de savoir que je devais éviter certains sujets ou certains endroits où mes larmes n’allaient pas être les bienvenues.

Je dois toutefois avouer que parfois et pour certaines personnes, les pleurs sont signe d’une grande détresse émotionnelle et d’un sentiment d’urgence et qu’en aucun cas il ne faut prendre ces situations à la légère.
Mais on n’est tellement pas outillés pour comprendre les nuances à travers les larmes qu’on leur attribue souvent des intentions erronées.

Dans tous les cas, les larmes ne signent pas toujours l’arrivée d’un grand bouleversement et le plus souvent, elles apportent beaucoup plus leur lot de bien que de mal.

Et de toute façon, Marie-Madeleine, cette belle Madeleine qui pleurait tant, elle avait tant touché Jésus par sa grande sensibilité que c’est à elle qu’il se présenta en premier lors de sa résurrection. Comme quoi même les madeleines peuvent déclencher les plus grandes preuves de validation de l’histoire.

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