PORTRAITS DE MONTRÉAL

J’aimerais ça publier des livres pour enfants

Nous arpentons les rues de notre ville, à la rencontre des Montréalais et de leurs histoires.

« Je suis travailleuse sociale, je m’occupe de familles en difficultés. Je suis un petit maillon dans l’univers qui essaye de redonner un peu d’espoir. »

Yannick vit dans la rue depuis l’âge de 13 ans ; il en a aujourd’hui 36. Il est installé sur un perron d’une rue commerçante du Plateau. Je l’ai rencontré hier, sous la neige ; il mangeait des oignons verts crus qu’il trempait dans l’assaisonnement d’un bol de soupe de nouilles instantanées. On a discuté, et j’ai remarqué qu’un livre trainait sur ses affaires. Je lui ai donc demandé ce que c’était, il l’a ouvert et a commencé à m’en lire des passages ; c’était un essai philosophique. Chaque fois qu’il terminait de lire un extrait, il lâchait un éclat de rire ou un « wow ! » ; clairement, il prenait beaucoup de plaisir à lire.
Comme je sortais tout juste d’une bouquinerie je lui ai demandé s’il voulait jeter un œil à un livre que je venais d’acheter : Magnum, 50 ans de photographies (un classique du photojournalisme).

Alors qu’il en tournait les pages, il sortait des petits « wow » par-ci par-là jusqu’à ce que, après avoir tourné une autre page, il laisse sa tête et le livre tomber, comme par désespoir. Après quelques secondes, il retourne le livre et révèle la photo de deux personnes s’échangeant une pipe à crack, et il me dit « Ils fument du crack. J’essaie d’arrêter ça. » Il m’a ensuite décrit exactement ce qu’il se passait sur la photo, et comment ils utilisaient la pipe et la bouteille en plastique encore plein de fumée. Le crack ayant été un problème pour lui pendant longtemps, je crois qu’il s’est en quelque sorte reconnu dans cette image. Ce qui est sûr, c’est que ça ne l’a vraiment pas laissé indifférent.

Quand nous nous sommes dis au-revoir, il m’a remercié et m’a dit avoir « beaucoup apprécié l’échange ». J’imagine qu’en tant que sans-abri, il est plutôt rare que quelqu’un s’arrête pour parler philosophie et photojournalisme avec lui. Alors si vous avez des livres à donner, considérez la possibilité de les partager avec les personnes en situation d’itinérance dont vous croiserez le chemin.

Au douzième étage d’un hôpital de réadaptation situé au coeur de Montréal, nous avons rencontré une troupe de théâtre pas comme les autres : le Théâtre Aphasique. L’aphasie est un trouble de la communication qui peut affecter la capacité de parler, de comprendre mais aussi de lire et d’écrire. Parce qu’elle nous a fait ressentir tout un tas d’émotions, nous n’avons pas pu résister à l’envie de vous partager l’ode que ces comédiens hors-normes ont déclamé haut et fort devant nous, et qui est tirée de leur prochaine pièce de théâtre.
Je suis.
Je suis une personne aphasique.
Je suis une personne qui éprouve de la difficulté à communiquer.
Je suis… sans mot.
Je suis un humain parlant, sans parole.
J’ai une tête qui envoie des messages clairs,
À une bouche qui n’en fait qu’à sa tête.
Je parle dans une langue unique.
Je suis un être humain qui se parle uniquement dans sa tête.
J’ai des conversations silencieuses.
J’ai une parole à fonction réduite.
Je suis.
Je suis un humain debout qui penche un peu.
Je suis un humain debout à trois pattes.
Je suis un tripode.
Je suis parfois un humain roulant à l’autonomie restreinte.
Je suis d’une accessibilité non universelle.
Je suis.
Je suis une personne handicapée.
Je suis une personne avec des limitations fonctionnelles.
Je suis une personne avec des limites physiques qui l’empêchent de danser la gigue. Ok, je peux danser la gigue mais j’aime pas ça.
Je suis.
Je suis une personne qui se déplace avec difficulté dans un monde mésadapté.
Je suis lente.
Je suis lente dans une vie vite, dans une ville vite qui va vite, qui vole vraiment trop vite pour moi.
J’avance lentement mais sûrement.
J’avance lentement à la vitesse de l’éclair.
Je boite à une vitesse folle.
Je traine la patte rapidement.
Je ralentis le rythme avec dynamisme.
Mais je suis surtout moi…Carolyn
Je suis Pierre.
Je suis Diane, je suis toujours un prof dans l’esprit et dans l’âme.
Je suis Nicole, une photographe passionnée.
Je suis Chantal. Je suis impliquée et volontaire.
Je suis Roch, un grand romantique.
Je suis Jacinte, danseuse professionnelle.
Je suis Christiane, je suis résiliente.
Je suis.

« Après mon AVC, à l’hôpital, je savais qu’il y avait un problème : je ne pouvais pas parler, j’essayais et les gens ne comprenaient rien à ce que je disais. Le caillot de sang qui est entré dans mon cerveau s’est installé dans la partie dédiée au langage, et j’ai tout perdu. Au début, j’étais complètement perdue. Dans ton cerveau, c’est comme s’il n’y avait plus rien : normalement quand tu te réveilles, tu commences à penser ; moi, en me réveillant le matin à l’hôpital, il n’y avait rien. Tu n’as plus de mots, et donc plus de pensées. C’est très bizarre. C’est vraiment très bizarre. Et c’est très, très difficile. Tu essayes de dire quelque chose, mais c’est un autre mot qui sort. Je ne pouvais plus parler, je ne pouvais plus écrire, et j’avais des problèmes de compréhension. On m’a demandé : « 2 x 2 = ? » et j’étais incapable de répondre. C’était affreux ; pour moi c’était fini, à quoi bon vivre si je ne peux plus faire 2×2 ? Mes enfants avaient neuf et treize ans, et ce sont eux qui m’ont aidé à continuer ; j’avais beaucoup de pensées suicidaires, et c’est pour eux que j’ai continué ma vie. Finalement, les orthophonistes m’ont beaucoup aidé, et ça m’a pris deux ans pour recommencer à parler. Maintenant, quand il y a des mots qui ne viennent pas, je commence à rire et je dis : ‘J’ai un problème alors restez avec moi s’il vous plait, je vais vous expliquer ce que j’essaye de dire.’ Et normalement, je n’ai plus de problème. Je suis une handicapée, et je m’en fous. Voilà, je m’en fous. Je veux vivre maintenant. Je ne sais pas ce qu’il m’arrivera demain, alors je m’amuse maintenant. »

« Les gens me disent toujours que je suis un peu trop fan de X-Men, mais j’ai cette mèche depuis que je suis toute petite, c’est 100% naturel ! »

« J’ai vécu des choses difficiles après 2012. Je pensais avoir fait le tour de mes études, j’ai commencé à consommer, puis à perdre des gens autour de moi. J’ai passé du temps dans la rue. Mais vers la fin de l’été, je me suis demandé ce qui me rendait vraiment heureuse, et c’est le dessin ! Quand j’étais petite, j’aimais vraiment ça dessiner des animaux, ça me rassurait. J’ai pu survivre à la rue grâce à ça j’imagine, autant financièrement qu’émotionnellement ; j’ai pu me trouver un appartement. On ne s’imagine pas comme c’est difficile de ne pas avoir de toit, jusqu’à ce qu’on le vive soi-même. Devoir mendier est l’une des choses les plus confrontantes qui soient : on se met comme à nu devant des centaines d’inconnus, et le poids du jugement est immense. Au moins, en pouvant peindre, je fais quelque chose qui inspire les gens, qui les fait sourire ; je vis ce geste comme un partage. J’ai peur d’avoir déçu du monde autour de moi ; je regrette des choses que j’ai dites, des choses que j’ai faites. Mais je pense que c’est le temps que je commence à être fière de mon travail. J’aimerais ça publier des livres pour enfants et probablement un roman graphique, comme j’ai le sentiment d’en avoir beaucoup à raconter. J’ai besoin de faire une sorte de bilan de ce que la vie m’a pris ou offert mais surtout appris à travers mes dérives. »

« J’aime beaucoup porter des vêtements qui soient différents, et encourager les couturiers Québécois. Je travaille dans un milieu assez conservateur – l’industrie pharmaceutique – donc j’ai beaucoup diminué mon expressivité, je me suis raffinée au cours des années. Mais ça me permet quand même de me démarquer et de représenter exactement qui je suis : une personne à l’affut et libre dans ses choix. Un des choix les plus libres que j’ai fait, c’est d’avoir quitté mon milieu après avoir terminé mes études à Québec, pour travailler en France pendant six mois alors que tout le monde était un peu contre, me disait que ça ne m’apporterait rien et que je ferais mieux de me trouver un emploi ici tout de suite. Mais j’ai été vers ce qui me tentait au fond de moi : aller à l’étranger découvrir d’autres cultures. Ça m’a apporté la confirmation que j’étais capable de sortir du lot, que j’étais capable d’avancer toute seule, de vivre seule aussi. Et ça m’a aussi confirmé que j’avais une valeur envers moi-même. »

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