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#JaiChangéMoiAussi: un compte Instagram qui donne la parole aux victimes de violence
Alexandra Dupuy est candidate à la maîtrise en linguistique et instigatrice de la pétition « Défendons le droit des plaignantes de connaître les sanctions prises contre leur agresseur ».
Jessie Nadeau est créatrice de contenu et militante.
Mélanie Lemay est art-thérapeute et cofondatrice de Québec contre les violences sexuelles.
Zoyanne Côté est militante et cofondatrice du collectif Wake Up Calice.
Depuis samedi, elles n’ont pas beaucoup dormi. Elles sont trop occupées à essayer de changer le monde.
La goutte qui fait déborder le vase
Toutes engagées contre les violences à caractère sexuel, les 4 jeunes femmes se connaissaient somme toute assez peu jusqu’à il y a à peine quelques jours. « Samedi, à la sortie de l’enquête sur Maripier Morin dans La Presse, Mélanie Lemay a eu l’idée de nous réunir (virtuellement), explique Alexandra Dupuy, jointe au téléphone. À 13h, quand l’équipe de Tout le monde en parle a lancé un tweet annonçant que l’animatrice serait invitée sur le plateau, on a eu envie de faire quelque chose de concret. C’était plus fort que nous. C’était la goutte qui faisait déborder le vase. » Et ce vase-là, il est déjà pas mal plein.
«Avec [notre lettre ouverte], on veut montrer qu’en tant que société, on devrait accorder plus d’espace à la parole des victimes et non aux agresseurs»
Bouleversées, écoeurées, tannées de voir la si grande place accordée aux discours des présumé.e.s agresseur.euse.s dans l’espace public jusque sur les tribunes les plus prestigieuses, le quatuor a tout d’abord eu l’idée d’écrire une lettre ouverte, publiée par Le Devoir. « Avec ce texte-là, on veut montrer qu’en tant que société, on devrait accorder plus d’espace à la parole des victimes et non aux agresseurs, explique l’étudiante en linguistique, qui avoue qu’elle et ses comparses ne s’attendaient pas à ce que leur prise de parole prenne une telle ampleur. La situation qu’on est en train de vivre, c’est une histoire qui se répète malheureusement très souvent. Et on en a marre. Donc avec la lettre ouverte, on ne veut pas viser une personne en particulier, mais bien dénoncer ce scénario qui se reproduit encore trop souvent. »
Et ce scénario est le suivant: une personnalité publique fait l’objet d’allégations pour inconduites (sexuelles ou autres), elle réapparaît quelques mois plus tard en formulant des excuses en mentionnant son cheminement, sa prise de conscience et promet qu’elle a changé. Vous avez une drôle d’impression de déjà vu? Normal, c’est arrivé pas mal souvent récemment.
#JaiChangéMoiAussi
«Notre but est de créer un espace pour que les victimes puissent s’exprimer, se raconter, partager leur expérience et surtout, se réapproprier le narratif, dont elles sont souvent dépossédées.»
« On tend rapidement à oublier que les conséquences d’une dénonciation sont bien réelles sur la vie de la personne ayant dénoncé, mais également sur celle de son entourage en plus de toutes les autres qui sont restées dans l’ombre. Détresse psychologique, intimidation, représailles, problèmes de santé, pertes économiques, réputation entachée pour toujours pour n’en nommer que quelques-unes, et qui suivront ces personnes longtemps. Les personnes qui dénoncent ne devraient pas avoir à porter le poids de leur dévoilement, car il s’agit d’une dynamique extrêmement violente qui vise à renverser les rôles : l’agresseur devient victime et celle qui renonce à se taire devient bourreau. La violence de la situation atteint un tout autre niveau lorsque l’agresseur regagne la tribune qui lui a initialement permis de commettre ces actions en toute impunité. »
Ce sont là quelques lignes tirées de la lettre ouverte co-signée par Alexandra, Mélanie, Jessie et Zoyanne : « Parallèlement à ce texte, on a décidé de créer une page Instagram, JaiChangéMoiAussi, indique Alexandra Dupuy, en précisant que l’idée n’est pas de reproduire les nombreux comptes de dénonciations ayant vu le jour l’été dernier. Notre but est tout d’abord de créer un espace pour que les victimes puissent s’exprimer, se raconter, partager leur expérience et surtout, se réapproprier le narratif dont elles sont souvent dépossédées. On veut montrer que la vie des victimes aussi a changé, » ajoute-t-elle.
«Encore trop de gens minimisent les conséquences [d’une dénonciation] sur la vie des victimes et à quel point elles ont tout à perdre.»
Ainsi, le nom de la page JaiChangéMoiAussi est une réponse au discours fréquent des présumés agresseurs, qui ont tendance à exprimer comment la dénonciation a changé leur vie, quel est l’impact sur leur vie personnelle, professionnelle, familiale. Mais selon les créatrices du compte, on balaie trop souvent sous le tapis les changements dans la vie de la victime. « Il y a tellement d’exemples de personnes qui ont dénoncé des personnalités publiques et qui ont subi des représailles terribles. Je pense par exemple à Safia Nolin et Alice Paquet, note Alexandra, qui considère que les victimes sont souvent invisibilisées. Encore trop de gens minimisent les conséquences sur la vie des victimes et à quel point elles ont tout à perdre: leur emploi, leur réputation, leur qualité de vie, leur paix d’esprit, de l’argent et j’en passe. »
Le tout nouveau compte Instagram, sur lequel sont et seront publiés des témoignages anonymes, sans jamais nommer qui que ce soit, a également une certaine visée éducative. « On veut sensibiliser le public à la réalité des victimes pour qu’il comprenne mieux ce que ça peut représenter de vivre une agression et de la violence, affirme l’étudiante de 27 ans, qui espère contribuer à la création d’un espace virtuel empathique, bienveillant et empowering. On se dit aussi que certaines personnes se reconnaîtront peut-être dans certains témoignages, qu’elles réaliseront qu’elles ne sont pas seules et y trouveront autant des ressources que du réconfort. En somme, notre but est de créer un dialogue. »
Pour Alexandra et ses collègues, il est essentiel de rétablir un équilibre, afin que les voix des victimes soient entendues et comprises. Pour ce faire, elles espèrent rejoindre des expert.e.s sur le sujet qui pourront les aider à briser les mythes entourant la violence et ses impacts. Elles souhaitent également rejoindre des personnes issues de la diversité culturelle, sexuelle et de genre.
Pouvoir et cancel culture
Avec l’avènement de mouvements sociaux puissants comme #MeToo, #MoiAussi, #BalanceTonPorc et #TimesUp, la question de la cancel culture est au cœur des débats et de l’actualité. Quand une personnalité publique ou un.e citoyen.ne fait l’objet d’accusations pour inconduites, devrait-elle disparaître? A-t-elle droit à une seconde chance? Quand la personne choisit de se retirer temporairement, comment sait-on après combien de temps on peut refaire surface?
« Je ne considère pas qu’on est dans une mouvance de cancel culture, au contraire, affirme Alexandra Dupuy. On est plutôt dans une mouvance de responsabilisation. Ce serait facile de dire que des projets comme le nôtre briment la liberté d’expression, mais ce n’est pourtant pas le cas. On veut que les gens s’expriment. Mais il ne faut pas oublier qu’il y a des responsabilités qui viennent avec les actions qu’on pose. »
«Je ne considère pas qu’on est dans une mouvance de cancel culture, au contraire. […] On est plutôt dans une mouvance de responsabilisation.»
L’étudiante en linguistique rappelle que dans un cas comme celui de Maripier Morin, les questions du pouvoir et du privilège sont au cœur de l’enjeu. « La finalité de l’histoire aurait été tout autre si cette personne n’était pas dans une position de pouvoir, soutient Alexandra, qui est convaincue que c’est cette même position qui a permis à l’animatrice de commettre ces actions en toute impunité. Si cette même personne était, disons, comptable ou caissière, elle aurait perdu son emploi. Un emploi, ça vient avec un code d’éthique, avec des responsabilités. Et si on ne respecte pas ce code, il y a des conséquences, » ajoute celle qui considère que le retour médiatique tel quel de Maripier Morin envoie le message que les personnalités de sa trempe sont intouchables étant donné leur statut.
Aux yeux d’Alexandra Dupuy, une deuxième chance comme une réhabilitation sont effectivement possibles. La question à se poser est plutôt: « Qui voulons-nous voir dans nos télés? »
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