J’ai vu le débat des chefs au cinéma

La fois où Elizabeth May était trois fois plus grande que moi.

Un vent chaud souffle autour du cinéma StarCité lorsque je pousse les portes.

«C’est gratuit», m’informe l’employé au comptoir, au sujet de la représentation que je viens voir.

S’il faut dépenser 13,99$ pour voir Rambo en 3D massacrer un cartel mexicain à mains nues, encourager la démocratie ne coûte pas une maudite cenne.

S’il faut dépenser 13,99$ pour voir Rambo en 3D massacrer un cartel mexicain à mains nues, encourager la démocratie ne coûte pas une maudite cenne.

Oui, mesdames et messieurs, le débat des chefs en français était présenté hier gratos dans huit salles de cinéma, du Manitoba à Québec, emboîtant le pas à la vingtaine qui a fait l’exercice d’un océan à l’autre le 7 octobre dernier, dans la version anglaise (mais pas en 3D ou en UltraAVX).

«Bon film…euh débat!», me lance la fille en déchirant mon billet, près de la salle 3, où l’affrontement est présenté.

Pour ne pas vivre en solitaire les questions de Marie St-Jean de Gatineau sur un écran géant, j’ai invité (trainé de force) ma vieille amie Marilou.  

Premier constat : la salle encore déserte une trentaine de minutes avant le début des hostilités.

En attendant, une représentation du Joker dans la salle voisine tente sournoisement de m’attirer à elle, en vain.

Rien pour m’empêcher de faire ce devoir de citoyen, avant l’examen final le 21 octobre prochain, surtout que j’ai suivi assez distraitement la campagne depuis son lancement. L’occasion est donc belle de me remettre dans le bain.

Après une cigarette dans le parking arrière et l’achat de deux petits popcorns au beurre avec deux boissons gazeuses moyennes (30$ barnak!), on regagne la salle où une poignée de spectateurs sont apparus dans les fauteuils.

Il y a Sébastien mais surtout sa blonde Mélanie, à l’origine de cette noble activité conjugale. «Moi je suis juste ici pour impressionner mon beau-père», avoue avec une belle franchise Sébastien, qui a entendu parler de la chose en venant voir Rambo la semaine dernière. «On n’a pas de télé depuis plusieurs années et j’aime m’informer», souligne pour sa part Mélanie, qui ne veut rien manquer de la campagne en cours.

Quelques rangées de sièges plus bas, Thomas et Nicolas se préparent au débat, avec un gros sac de réglisses clairement pas achetées au comptoir du cinéma. Une chance, un tel format coûterait probablement ici aussi cher que le pipeline de Justin.

«On aime la politique et tant qu’à le regarder seuls à la maison, on aime aussi bien venir ici», explique Thomas, ajoutant que d’autres amis sont en route pour les rejoindre.

Fait admirable :  les deux étudiants du cégep Maisonneuve n’ont pas encore l’âge de voter. De quoi donner de l’espoir en l’humanité. Moi à 17 ans, je me serais clairement tapé le Joker dans la salle voisine (j’aurais déjà vu Rambo deux fois) et peut-être même Dora et la Cité perdue. «Pour cette campagne, c’est vraiment important de voter stratégique. Je ne partage pas les valeurs des libéraux, mais c’est quand même moins pire que les conservateurs», analyse Nicolas.

«Pour cette campagne, c’est vraiment important de voter stratégique. Je ne partage pas les valeurs des libéraux, mais c’est quand même moins pire que les conservateurs», analyse Nicolas.

En retrait au fond de la salle, Tony croque une pomme en attendant l’apparition des chefs, imminente. Comme il n’a pas de télé chez lui non plus, il a décidé d’arriver avant le film prévu à 22h05. D’emblée, il ne cache pas son cynisme envers la joute oratoire à venir et l’ensemble de notre système politique. «Je me tiens au courant de tout ce qui se passe, c’est important de savoir, mais ils ne font jamais rien», tranche durement notre amateur de McIntosh en parlant des chefs.

J’ai à peine le temps de lui demander lequel est son favori qu’il lève déjà les yeux au ciel. «Je ne vote pas moi! On n’est pas en démocratie, on est en oligarchie! La vraie démocratie passe par des référendums, sinon c’est une illusion seulement», plaide Tony, qui commence à feeler jasant en se lançant dans un parallèle animalier entre les pigeons et les politiciens.  

Soudain, le visage rassurant de Patrice Roy apparaît sur le gros écran.

J’en profite pour retourner à mon siège, où Marilou a presque déjà fini son popcorn. Elle n’a pas juste fumé une cigarette dehors tout à l’heure.

Tony prend mon numéro en note et promet de m’envoyer des liens qui m’aideront à ouvrir les yeux sur cette mascarade qu’est la démocratie canadienne.

Les amis de Thomas et Nicolas débarquent au moment où Patrice explique aux chefs les règles du débat.

La sensation est bizarre durant les premières minutes. Les chefs sont tellement immenses, qu’on peut compter les poils blancs dans la barbe hirsute de Jagmeet Singh. «Comment osez-vous!», lance sans avertissement Elizabeth May citant Greta Thunberg , ce qui m’extirpe de mes réflexions en plus de faire éclater la salle de rire.

Au même moment, mon téléphone se met à vibrer. Tony commence à m’envoyer des messages, ce qu’il fera à douze reprises durant le débat.

«Comment osez-vous!», lance sans avertissement Elizabeth May citant Greta Thunberg , ce qui m’extirpe de mes réflexions en plus de faire éclater la salle de rire.

Le public, même petit, réagit bien et suit le débat avec attention. Il rigole quand le chef du NPD appelle ses adversaires «Monsieur pipeline», il s’exclame «woooooooo!» quand Andrew Scheer dit à Maxime Bernier qu’il ne va rien gagner, même pas son comté en Beauce.

Environ 45 minutes plus tard, deux dames se présentent dans la salle, prennent place, puis repartent presque aussitôt pendant que le chef du PPC parle d’équilibre budgétaire.

Au tour de mon collègue François Cardinal d’apparaître devant la salle. Il est déjà beau François, alors je ne vous dis pas sur un écran géant.  

Le popcorn est terminé, mon coke zéro aussi. Marilou commence à s’emmerder pas pire. Elle décide de rouler un joint pendant la confrontation à trois sur l’économie et les finances publiques.

Dans la rangée d’en avant, Mélanie s’avance sur le bout de son banc pour suivre les conservations, pendant que Sébastien gosse sur son cellulaire.

Après une pause-cigarette, quelques clameurs s’élèvent dans la salle lorsque Patrice annonce le thème de la laïcité. Marilou s’est endormie. Elle se réveillera à 21h49, lorsque Elizabeth May ira de son désormais célèbre «ARRÊTEZ DE VOUS CHICANER!»

Un cri du cœur qui ne passe pas inaperçu dans la salle #3 du StarCité, oh que non.

On en oublie même momentanément l’ensemble légèrement médiévalo-bicolline de la dame qui se tient derrière Justin dans l’auditoire.

En sortant de la salle, Mélanie et Sébastien n’ont pas vraiment de réactions à chaud à me donner.

Je rentre donc chez moi, après avoir déposé Marilou.

En chemin, la fille de la radio déclare qu’il n’y avait pas eu de grand gagnant ou de grand perdant au débat. Tiède et pas très enlevant, à l’image de toute la campagne finalement.

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