J’ai subi un viol le soir de mon party de Noël

Récit anonyme d'une soirée où le pire est arrivé.

Avertissement: récit de v*ol, mentions de dépression et de syndrôme de stress post-traumatique

L’équipe URBANIA a reçu ce témoignage anonyme comme un coup de couteau dans l’âme.

C’est un récit très difficile à lire alors qu’on aurait tendance à croire qu’en cette ère post- #metoo, la notion de consentement est comprise de tous.

Mi-décembre, en pleine saison des partys de Noël. Folles soirées au sein desquelles la gêne entre collègues n’a plus lieu d’être. Moment de débauche absolu ou tout est permis. J’ai fait l’expérience de mon tout premier party de Noël en 2017, cela fera bientôt deux ans. Je me souviens très exactement de cette nuit du 15 au 16 décembre 2017, gravée dans ma mémoire. Puisqu’elle est également la date du viol que j’ai subi.

J’avais 30 ans. Cela faisait trois mois que je travaillais au sein d’une galerie d’art montréalaise. Ce contrat était l’un de mes nombreux jobs-in depuis que j’avais quitté la France un an auparavant. Un contrat temporaire qui prenait fin le dernier jour de l’exposition soit, le soir du party de Noël. Une soirée costumée était proposée, avec tout le décorum. L’entreprise avait mis les petits plats dans les grands : cocktails colorés à volonté, petits fours instagramables, photobooth immortalisant les grimaces des patrons, concours de costumes home made et DJ sets pour le dance-floor.

Luc et Léa

L’ensemble des employés était présent, c’est-à-dire une bonne cinquantaine de personnes, comptabilisant à la fois le personnel des bureaux et celui du « plancher » dont je faisais partie. Il y avait ce collègue — que nous nommerons Luc — ce grand gars, mystérieux, musicien pour de nombreux chanteurs et bands québécois. Toutes les filles le regardaient ce soir-là comme des guêpes lorgnant un fruit au sirop, dont ma collègue – que nous nommerons Léa – que je connaissais un peu, sans qu’elle soit pour autant une amie. Une étudiante française de 25 ans qui me faisait souvent des compliments et me brossait dans le sens du poil.

Luc me suivit et rentra avec moi, sans se soucier que quelqu’un nous voit en ressortir ensemble. Il s’approcha de moi et m’embrassa.

C’est vrai qu’il était séduisant ce Luc. En tous cas, il devait s’emmerder sévère, car à un moment de la soirée, il fit le tour des collègues pour dire au revoir, prétextant qu’il devait faire un truc avec son père et il partit chez lui. Puis il réapparut deux heures plus tard environ, comme un cheveu sur la soupe, baragouinant qu’il avait eu un problème de clé, ou je ne sais quoi. Avec quelques collègues, nous sortions régulièrement par la petite porte de derrière pour aller fumer dans la neige, je tirais dans quelques bats qui passaient autour de moi. J’aurais dû éviter, car les mélanges de gin tonic, de vin rouge et de bière commençaient à m’enivrer plus que d’ordinaire, j’allai aux toilettes pour me rafraîchir.

Luc me suivit et rentra avec moi, sans se soucier que quelqu’un nous voit en ressortir ensemble. Il s’approcha de moi et m’embrassa. J’avais encore assez de conscience et de recul pour le couper et lui dire très exactement : « Écoute, Luc, tu es très beau, très séduisant. Mais moi, je suis en couple depuis 3 ans avec mon copain que j’aime très fort. Toi, je crois savoir que tu sors d’une relation. Alors non, restons-en là, s’il te plaît. »  Puis, j’allai me rincer le visage pour me rafraichir les idées et ressortir fissa.

Shooters

La soirée battait son plein, tout le monde s’éclatait sur le dance-floor sous les lumières stroboscopiques. Le boss des Ressources humaines draguait ma collègue de 25 ans de moins que lui, le technicien avait mis sa casquette de DJ pour passer du hardcore techno et je commençais à ne plus tenir sur mes deux jambes. Luc dansait près de moi, j’essayais de danser comme je pouvais. Léa s’approcha de nous. Elle nous enlaça, nous embrassa les joues, provocante à souhait. Elle alla nous chercher des shooters. Et encore des shooters. Une collègue – que nous appellerons Marie – se joignit à nous. Un peu plus tard, je me souviens que nous dansions tous les quatre, main dans la main. Marie me regarda longuement, un regard étrange qui semblait présager quelque chose de mauvais.

Douloureux souvenirs

Je ne me souviens pas avoir quitté les lieux. Je me souviens seulement de dormir dans un taxi ou un Uber. Je me souviens du chauffage étouffant. J’entendais au loin les voix de Luc, de Léa et celle d’une autre collègue qui descendit du taxi avant nous. Il y a beaucoup de noir.

Puis je me souviens d’être nue sur un lit dans l’obscurité, d’avoir mal au niveau de l’anus et de penser « mais qu’est-ce qui se passe? De quel droit…? ». 

Puis je me souviens d’être nue sur un lit dans l’obscurité, d’avoir mal au niveau de l’anus et de penser « mais qu’est-ce qui se passe? De quel droit…? ». Je me souviens d’être frappée par Léa, à la poitrine et de détester ça. Je me souviens de sa voix qui me demande de la pénétrer et d’y aller plus fort. Je me souviens de ma lourdeur, d’avoir l’impression de dormir, de rêver. Puis, je me souviens de l’éjaculation de Luc sur mon ventre alors que je n’avais même pas réalisé qu’il me pénétrait et d’avoir pensé « ’Mon dieu, il n’avait pas de préservatif »! ». Peu de temps après, je me souviens avoir vomi sur le plancher à côté du lit. Je n’ai pas réussi à me lever pour aller chercher de quoi nettoyer. Le jour se levait déjà.

Réveil et confusion

Quelques heures après seulement, c’était le réveil. J’étais à côté d’eux deux, et la culpabilité m’envahit : « J’ai trompé mon copain ». Léa me persuada que j’avais besoin de ça, que de toute façon, je vivais des choses difficiles dernièrement dans ma vie personnelle et qu’il m’était nécessaire de me changer la tête, que nous garderions tout cela pour nous. Mais j’étais très mal, quelque chose clochait horriblement dans ce qui venait de se passer. Je ne me sentais pas respectée.

J’avais le sentiment d’avoir été utilisée, d’avoir été un objet pour eux et de n’avoir pas eu mon mot à dire. Je rentrai chez moi et me dépêchai de prendre un bain. J’avais la furieuse envie de me laver, de me récurer de cet événement sale, rempli de violence. J’inspectais mon corps, j’avais des bleus partout. À la fois ceux liés à mes chutes pendant la soirée et aux coups que j’ai reçus. Et j’avais très mal au niveau de l’anus. Quelques minutes plus tard, mon copain arriva, je décidai d’oublier ce qui s’était passé, car je savais que j’allais le perdre si je lui parlais.

Après-coup

Dix jours plus tard, c’était Noël, j’étais joyeuse, et j’avais réussi à mettre cet événement glauque et sordide dans une petite boîte, au fond d’un coin de ma tête. Je profitai gaiement de la soirée, aux côtés de mon copain et de quelques amis. Jusqu’au moment où au moment de prendre ma douche, je sentis une bosse et une forte irritation au niveau de l’entrejambe. Après le réveillon, je consultai rapidement un médecin qui, au moment de remplir mon dossier, me demanda froidement : « Combien de partenaires sexuels cette année? ». La gorge nouée, je répondis en hésitant : « Trois ». Il m’examina sans tact et déclara « Je ne vois pas très bien, mais ça peut être une vaginite… ou un herpès. »

«Combien de partenaires sexuels cette année?». La gorge nouée, je répondis en hésitant : «Trois». Il m’examina sans tact et déclara «Je ne vois pas très bien, mais ça peut être une vaginite… ou un herpès.»

Mon monde s’écroula. Ayant déjà eu des vaginites, je savais que ce n’était pas cela. À cause de mon visa de travail temporaire, je n’avais pas encore droit à la RAMQ, la consultation me coûta donc 200 $. Sortant du cabinet en larmes, je m’empressai de téléphoner à Léa et lui ordonnai de me rejoindre dans un café. Elle accourut, paniquée et je lui demandai si elle avait l’herpès, elle me répondit, pleine d’immaturité : « Huuuum, je crois oui, une fois. Ou alors c’était une vaginite, je ne sais plus. » Je n’en revenais pas.

La vérité

Je la sommai de m’expliquer ce qu’il s’est passé au party de Noël. Elle me répondit que j’étais très alcoolisée, désinhibée puis que je dormais dans la voiture. Qu’en arrivant chez Luc, elle était allée prendre une douche. Moi, je m’étais écroulée de fatigue sur le canapé. Sous la douche, elle se disait qu’ils allaient me laisser dormir et faire leurs petites affaires. Mais quand elle sortit de la douche, j’étais nue dans les bras de Luc, « Alors je vous ai rejoint. », conclua-t-elle simplement en haussant les épaules.

Ahurie, je lui demandai comment ils avaient pu décider de me pénétrer et de me frapper. J’insistai sur le fait qu’elle était une femme… qui, de surcroît, m’a violentée, frappée, déchirée, moi qui ne suis absolument pas adepte de ce genre d’actes.

Embarrassée, elle me répondit : «’Ouais, je suis désolée… Je crois que je me suis vengée de mon ex… sur toi. »

J’étais horrifiée. Cela répondait au sentiment que j’avais d’avoir été utilisée comme un défouloir, un punching bag. C’était abominable. Elle me donna de l’argent pour la consultation… et plus tard je compris que c’était pour acheter mon silence.

Le mot

La nuit suivante, la douleur à l’entrejambe était tellement forte que je fus obligée de courir aux urgences – et accessoirement de payer 700 $ pour la consultation à l’hôpital. Le verdict fût sans appel : c’était l’herpès. Et j’avais également une déchirure anale.

Ma vie était finie. J’en parlai au téléphone à ma meilleure amie, sans qui j’aurais eu du mal à vivre après tout cela. C’est elle qui prononça le mot que je n’osais m’avouer : VIOL. « Oui, c’est un viol. Ils ont profité de ton état de vulnérabilité extrême. Tes collègues auraient dû prendre soin de toi, mais ils ont fait le contraire. C’est malsain, c’est un manque de bienveillance terrible. »

«Oui, c’est un viol. Ils ont profité de ton état de vulnérabilité extrême. Tes collègues auraient dû prendre soin de toi, mais ils ont fait le contraire. C’est malsain, c’est un manque de bienveillance terrible.»

Ce sont les mêmes mots qu’emploiera la travailleuse sociale du Centre d’aide aux victimes quelques jours plus tard qui validera le viol et me fera comprendre que oui : on peut être violée par des gens que l’on croit connaître, que l’on peut être violée à l’âge de 30 ans et surtout que l’on peut être violée par une femme, bien que cela soit un tabou… au sein d’un tabou. C’est dans ce même centre que je porterai plainte quelques semaines plus tard, faisant venir deux policiers pour prendre ma déposition.

Depuis

Au jour d’aujourd’hui, la rencontre avec l’enquêteur qui a suivi ma plainte a abouti au verdict d’un manque de preuves, notamment parce que la période de déni dans laquelle j’ai été pendant une dizaine de jours ne m’a pas permis de vérifier si mes verres d’alcool avaient fait l’objet d’un dépôt de drogue. Les deux suspects ont été contactés et invités à venir donner leur version des faits, proposition qu’ils étaient en droit de refuser — et qu’ils ont évidemment refusée. Le dossier est donc clos.

Malgré qu’il affirmait « me croire » malgré tout, l’enquêteur m’a vivement conseillé de ne jamais divulguer à qui que ce soit les noms des agresseurs, qui pourraient m’attaquer en justice pour diffamation, d’autant plus qu’ils sont deux contre moi.

L’agresseur-homme, s’affichant de plus belle aux côtés de chanteurs et bands montréalais en vogue sur les grandes scènes des festivals d’été. L’agresseuse-femme a, quant à elle, continué à être en contact avec des ami. e. s à moi.

À la suite de cette aberrante conclusion, j’ai été submergée par une dépression majeure durant plusieurs mois, accompagnée de symptômes psychosomatiques liés au stress post-traumatique tels que des douleurs neuropathiques dentaires inexplicables, des acouphènes soudains et des picotements dans les mains et dans les jambes. Pendant ce temps-là, les deux agresseurs ont continué leur vie, tranquillement.

L’agresseur-homme, s’affichant de plus belle aux côtés de chanteurs et bands montréalais en vogue sur les grandes scènes des festivals d’été. L’agresseuse-femme a, quant à elle, continué à être en contact avec des ami. e. s à moi. La justice est injuste, ce n’est pas nouveau.

Après une année de bataille et d’investissement pour un mieux-être personnel, grâce à deux psychothérapies hebdomadaires et à un groupe de parole de 4 h par semaine rassemblant des femmes victimes d’agressions sexuelles, je peux affirmer que je suis désormais guérie sur le plan psychologique, bien que je sois consciente qu’il me restera toujours des cicatrices de ce viol.

L’herpès ne s’est heureusement pas remanifesté, il a été diagnostiqué comme appartenant au Type-1, soit le moins virulent. Je suis toujours en couple avec mon copain, qui m’a épaulée, soutenue, comme jamais je n’aurais pensé que cela soit possible. Nous sommes passés à travers le viol, ensemble. Et j’ai décidé de parler, pour que les partys de Noël ne fassent plus jamais exister ce genre d’événements tragiques.

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Si vous avez été victime de viol ou d’agression sexuelle, vous n’êtes pas seul.e.s. De l’aide est disponible.

Voici quelques ressources: 

Québec – Services aux familles, ressources pour victimes d’agression sexuelle (répertoire provincial)

Centre pour les victimes d’agression sexuelle de Montréal

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