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Michel Brûlé est mort le 31 mai 2021. Ça fait déjà cinq ans.
Personnage controversé (le mot est faible), il avait été reconnu coupable d’agression sexuelle en octobre 2020 et vivait au Brésil en attente de sa peine. C’est étrange, je sais. Ses proches affirment qu’il n’a jamais voulu fuir la justice et qu’il était, comme plusieurs autres québécois, coincé hors du pays à cause de la pandémie de COVID-19. Il est mort dans un accident de vélo 19 jours avant de recevoir sa sentence.
Le souvenir de l’éditeur au discours souverainiste radical polarise encore. L’aura de mystère entourant son seul et unique film, Caido, est l’une des raisons pour lesquelles on parle encore de lui, plusieurs années après sa mort. Considéré comme le nanar suprême du cinéma québécois, sa réputation le précède. Tout le monde connaît l’existence de Caido, mais peu l’ont vu.
Alors que la succession de Michel Brûlé tenterait de faire disparaître le film de la circulation, les cinéphiles de la Belle Province s’en échangent des copies sous le manteau. C’est ainsi que j’ai déniché ma propre copie de Caido Redux. Parce que oui, il existerait deux versions du film, et Redux serait la version canonique, celle qui était présentée lors de projections publiques.
Avant d’entamer mon visionnement, j’avais deux questions : est-ce que c’est si pire que ça et est-ce que ce film explique qui était Michel Brûlé ? Pour le meilleur et pour le pire, les réponses me sont arrivées COMME UNE TONNE DE BRIQUES.
Au lieu de tirer un trait sur sa carrière, Mathéo se laisse convaincre par Mercure de partir à la conquête du marché mondial avec la « mode pirate ». Si vous trouvez ça niaiseux, dites-vous que Mercure aussi, mais… * soupir * les gens sont tellement moutons qu’ils suivraient n’importe quoi.
Je vous en ai sorti quelques-unes.
Traumavertissement, la dernière est particulièrement violente :
« Les Québécoises sont le genre à mener les hommes par le bout du nez, mais quand c’est le temps de se tenir debout devant le pouvoir ou les Anglais, elles se cachent. »
« Les femmes ont voté pour Jean Charest à la place de Bernard Landry parce qu’elles le trouvaient plus beau. »
« L’excision est une pratique barbare, mais que dire de la grassification ? C’est la pratique d’engraisser une Américaine jusqu’à ce qu’on ne puisse plus trouver son clitoris. »
Je ne vous niaise pas, toutes ces horreurs sont dites pendant la même scène et ce n’est qu’une infime partie de ce qu’on peut entendre dans Caido. Je voudrais bien vous dire que ces répliques sont prononcées par des personnages infâmes qui seront ultimement punis, mais pas du tout.
Caido, c’est un véhicule pour la philosophie de Michel Brûlé.
Est-ce que ça explique Michel Brûlé ? Caido m’a laissé l’impression qu’il s’agissait d’une explication de Michel Brûlé de deux heures.
Sur le site Letterboxd, un certain Olivier Hugo Duchesne écrit, à propos de Caido : « Les fédéralistes ont en leur possession la meilleure arme contre la souveraineté. »
Ces 12 mots synthétisent mieux que je ne saurais le faire la vision de la souveraineté élaborée par Michel Brûlé dans son film. Son désir de s’affranchir des maudits Anglais colonisateurs n’a d’égal que son mépris envers le peuple québécois, qu’il traite de mou et de suiveux à qui veut bien l’entendre.
Est-ce que j’ai envie de vivre dans le pays fantasmé par Michel Brûlé ? Pas du tout.
Je suis content d’avoir vu Caido et je ne compte jamais le revoir. Au-delà d’un simple film, c’est surtout le manifeste d’une personne extrêmement narcissique qui a fait beaucoup de victimes au cours de sa vie.
Est-ce que c’est si pire que ça ? Oui. En fait, c’est dix fois pire que je ne l’aurais imaginé.
Est-ce que ça explique Michel Brûlé ? Je ne vois aucune autre raison qui expliquerait l’existence de ce film.
Je me souviens. Du moins, je n’oublierai pas de sitôt.
Caido raconte techniquement l’histoire de Mathéo (Mathieu Dufresne), une sorte d’hybride incongru entre le chanteur des Respectables et Éric Lapointe, et de son génialissime gérant Mercure (Brûlé lui-même, bien sûr). Au sommet de leur gloire, (cue la voix de Charles Beauchesne) UNE FEMME s’immisce dans leur amitié, mais cette interruption sera de courte durée : la pauvre Julie (Carina Caputo) meurt dans un accident d’auto qui coûte un bras et un œil au pas-si-charismatique chanteur.
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Vous trouvez cette prémisse débile ? Moi aussi, mais sachez que c’est un simple prétexte pour que Michel Brûlé déballe ses idées sur un paquet de sujets allant des femmes à la souveraineté en passant par les tatouages. Même quand c’est un autre personnage qui parle, Mercure est presque toujours présent pour approuver, rabrouer ou corriger. Dans une scène particulièrement cringe, le gérant regarde un tatoueur à la télé (joué par Jean-François Mercier, rien de moins) régurgiter une série de litanies misogynes que Michel Brûlé ne voulait pas dire lui-même.
Les envolées non sequitur sur l’indépendance du Québec, je m’y attendais. Brûlé a toujours été intransigeant et décomplexé dans son souverainisme. Par contre, c’est l’ampleur de sa condescendance et de sa misogynie qui m’a pris par surprise. Dans une scène où une cliente du tatoueur confie à Mathéo qu’elle vient se faire tatouer le dos, il réplique : « Tu capotes ! Le corps de la femme, c’est la plus belle affaire au monde. C’est plus beau que le Soleil, la Lune, les étoiles. Tu veux profaner ce qu’il y a de plus beau sur Terre ? »
Aucune idée d’où vient la haine de Brûlé pour les tatouages ou même le jugement qu’il s’agit d’une mode éphémère. Dans l’univers de Caido, cette femme n’existe que pour se faire traiter de conne. D’ailleurs, la condamnation des femmes dont les comportements vont à l’encontre des valeurs de Brûlé est une thématique importante du film. Que ce soit par la bouche de Mercure, de Mathéo ou d’un autre personnage masculin, les femmes dans Caido sont soumises, perfides ou simplement mortes.
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Une hargne qui donne lieu à des scènes complètement irréelles, dont une où Mathéo enlève les concombres de sa salade parce qu’il s’agit « de concombre anglais ». Pourtant, dans une autre scène, on le surprend avec un 40 oz. de Jack Daniels. Le whisky américain : moins pire que du Canadian Club, I guess ? Après une démonstration aussi virulente que non nécessaire envers les concombres, je me serais au moins attendu à ce que Mathéo choisisse une bière Unibroue. Franchement.
Michel Brûlé (ou du moins Mercure) aime l’idée du Québec comme territoire souverain où la culture francophone peut s’épanouir sans influences extérieures. Le problème, c’est qu’il n’aime à peu près personne qui vit sur ledit territoire : ceux qui osent exprimer le moindre désaccord avec ses opinions tranchantes, ceux qui osent parler l’anglais. Dans son scénario, Brûlé pourfend gratuitement une kyrielle de personnalités publiques plus ou moins connues, dont le journaliste et ancien sénateur André Pratte (qui en prend pour son rhume) et l’anthropologue québécois Bernard Arcand à cause de son livre Abolissons l’hiver !.
Bref, la vision du Québec souverain telle qu’exprimée par Brûlé dans Caido n’est pas exactement cohérente. Elle est surtout animée par une hargne envers tout ce qui parasite son expression la plus pure. D’ailleurs, Mercure et Mathéo finissent par abandonner leur idéalisme pour faire de l’argent avec la mode pirate et leur nouveau tube, Mous et moutons. Abandon qui s’avère, non pas une tragédie, mais carrément inévitable. Le gros bon sens, quoi.
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