J’ai passé le test de Mensa

La convocation officielle avait été envoyée par courriel quelques jours auparavant, conditionnelle au paiement d’un montant de 80 $ pour passer le test. « Tout d’abord, je veux vous remercier de votre intérêt pour Mensa. J’espère que vous en deviendrez membre et que nous nous rencontrerons lors d’une de nos réunions », m’écrivait chaleureusement la coordonnatrice des tests en français.

Mensa. Un rêve à portée de main.

La première fois où j’ai entendu parler de l’organisation internationale — dont le seul critère d’entrée est d’avoir un quotient intellectuel (QI) supérieur à 98 % de la population (130 et plus, alors qu’un QI normal oscille entre 90 et 110) —, c’était à l’époque de Basic Instinct, lorsqu’une Sharon Stone au sommet de sa gloire prétendait faire partie du groupe, fondé à Oxford en 1946. Stone aurait démenti le tout des années plus tard et moi, j’avais oublié l’existence de Mensa… jusqu’à ce que mon boss, Jean-Pierre, me propose de passer le test en question pour les besoins de ce reportage (et parce qu’URBANIA est, sans surprise, un safe space de génies).

Le sujet m’a automatiquement emballé, puisque je me sais depuis l’enfance doté d’une intelligence supérieure.

 

Après tout, je suis la seule personne originaire de Saint-Eustache qui écrit « ça va » avec un « ç », et non un « s ».

J’avais aussi prédit la rupture de Guillaume Lemay-Thivierge et Mariloup Wolfe avant même le tournage du film Les pieds dans le vide, en plus d’avoir deviné à la saison 4 que la finale de Lost me rendrait de très mauvaise humeur. Un visionnaire, bref.

SOCIALISER ENTRE GENS BRILLANTS

Selon cette source fiable qu’on appelle « l’Internet », Mensa regrouperait quelque 140 000 membres partout dans le monde, dont 140 à Montréal. L’achalandage local est d’ailleurs en baisse depuis quelques années, d’après l’administrateur du test qui nous accueille un dimanche après-midi dans une salle de cours perchée au sixième étage du YMCA de la rue Stanley, à Montréal. « C’est sûrement à cause de la téléréalité », plaisante un candidat assis devant moi, déridant la salle jusqu’alors coincée. Neuf candidats — sept hommes, deux femmes — sont présents. L’âge moyen oscille autour de 40 ans.

L’administrateur, un gaillard sympathique qui suinte la confiance en lui, nous sépare linguistiquement : test en anglais d’un bord et en français de l’autre. Une seule personne le passe dans la langue d’Eugenie Bouchard.

Une des deux filles pose plusieurs questions statistiques à l’administrateur : combien de membres, exactement ? Dans le monde ? Quel est le QI minimal pour être admis ? « Je ne sais pas; je ne suis pas psychologue », tranche finalement l’administrateur.

Le responsable nous raconte un peu son parcours, la fois où il a lui-même passé son test, à New York, tout juste après le 11 Septembre. Il parle ensuite de l’assemblée annuelle et des rassemblements ponctuels entre les membres, à Montréal, mais aussi à Québec, où la branche canadienne compte quelques cerveaux. La page Facebook de Mensa Montréal exhibe d’ailleurs des photos de réunions passées où les membres semblent s’amuser autant qu’à Woodstock en Beauce, mais sans excès de boisson ni grossesses non désirées.

C’est justement pour sociabiliser que mon voisin d’en face est venu tenter sa chance. « J’ai pas grand-chose à perdre », souligne candidement le candidat, d’origine française.

Le site de la branche canadienne de Mensa donne d’ailleurs quelques détails sur ces activités, visant à rassembler des gens qui pourraient se sentir en décalage en raison de leur QI surélevé. « Les membres de Mensa peuvent s’y rencontrer et discuter de n’importe quel sujet […]. Parmi ces sujets, la question de la douance, et notamment des enfants dits surdoués », peut-on lire.

Une des deux filles pose plusieurs questions statistiques à l’administrateur : combien de membres, exactement ? Dans le monde ? Quel est le QI minimal pour être admis ? « Je ne sais pas; je ne suis pas psychologue », tranche finalement l’administrateur, un peu agacé. (Ce sont souvent les psychologues et les neuropsychologues qui font passer ce genre de tests cognitifs.)

12 MINUTES, 50 QUESTIONS

16 h 15 : c’est l’heure du test.

L’administrateur distribue le document, avec la consigne de ne pas tourner la page avant son signal. Nous aurons 12 minutes top chrono pour répondre aux 50 questions.

Un vent d’inquiétude se répand dans la salle. « Je ne connais personne qui a le temps de faire les 50. Mais répondez au hasard, au pire; on ne tient compte que du nombre de bonnes réponses », rassure l’administrateur.

Il nous exhorte ensuite à fermer notre cellulaire, ajoutant qu’il sera sans pitié pour quiconque dérange le groupe pendant le test.

Une minute avant de commencer, mon voisin de biais me divulgâche une information importante. « Ça n’a rien à voir avec les tests en ligne », chuchote-t-il, affirmant passer l’examen pour la deuxième fois après l’avoir coulé de justesse l’an dernier.

Tant mieux : je n’ai quasiment rien compris à ces bâtards de tests en ligne, suggérés par la coordonnatrice pour me préparer à la vraie épreuve, et qui m’ont semblé être rédigés en klingon ou quelque chose du genre.

Surtout que je suis assurément la personne la plus hangover du continent, après avoir bu la veille l’équivalent d’une piscine hors terre de shooters dans un bar karaoké de Sherbrooke, en marge du salon du livre de cette ville.

« OK, commencez ! Bonne chance ! » lance l’administrateur pendant que je tourne nerveusement la page.

COMMENT ÇA SE CALCULE, UN QI, AU JUSTE ?

Le quotient intellectuel est le rapport entre l’âge réel et l’âge mental (obtenu au moyen de tests), multiplié par 100. Ainsi, un enfant de 10 ans avec les capacités mentales d’un enfant de 12 ans a un QI de 120.

JUSQU’ICI, TOUT VA BIEN

Les premières questions me redonnent confiance. On cherche par exemple le sens contraire d’un mot avec une liste de suggestions numérotées. On doit inscrire les réponses entre les deux crochets au bout de la page avant d’enchaîner avec la question suivante. Rien là.

Tous les participants déposent leur crayon et papotent entre eux. « J’aurais pris un petit trois minutes de plus ! » me dit mon voisin de table. 

Un peu plus loin, on demande combien de mots sont identiques dans deux rangées, ce qui requiert surtout un effort visuel. Ou encore on pose plusieurs questions où il faut déterminer si les affirmations sont vraies, fausses ou ni vraies ni fausses. Je crois m’en sortir plutôt bien pour ce qui est de la première page, mais les choses se corsent sur l’autre. « Les questions sont de plus en plus difficiles », avait prévenu l’administrateur.

S’ensuivent donc des questions d’algèbre, de mathématiques, de calcul… « Chose bine peut coudre une robe avec 5,3 mètres de tissu. Combien pourra-t-elle en faire avec 42,5 mètres ? » Pas exactement ça, mais quelque chose de même.

J’ai répondu un peu n’importe quoi à certains endroits. « Quelles formes parmi les suivantes ne contiennent pas ces deux triangles ? »

Aucune idée, viarge.

« Reliez d’un seul trait deux extrémités de la forme suivante de manière à créer un carré parfait. »

Je ne comprends rien, esti.

Je regarde la feuille du voisin dans l’espoir de tricher un peu — ma marque de commerce universitaire —, mais il cache bien sa feuille avec son avant-bras, le snoreau.

« Cinq minutes ! » annonce l’administrateur. Vite, j’achève.

« OK… Stop ! »

Tous les participants déposent leur crayon et papotent entre eux. « J’aurais pris un petit trois minutes de plus ! » me dit mon voisin de table. Ta blonde aussi m’a dit ça à ton sujet, ar ar ar.

(Je garde cette réplique très « 2019 » pour moi. Je suis avec des surdoués, après tout; des wannabe-surdoués à tout le moins.)

SALUT, LES « SMATTES »

En marchant dans le couloir vers l’ascenseur, je demande à un autre participant pourquoi il est venu passer le test. Pas de réponse. Je n’insiste pas. Mais, en me retournant, je le vois essuyer des larmes du revers de la main.

« Ça va, man ? »

— « C’pas simple », résume-t-il pendant que je ne comprends crissement pas ce qui vient de se produire.

Dans l’ascenseur, une dame raconte qu’elle est venue faire l’examen pour épauler sa fille surdouée. Mais comme celle-ci travaillait aujourd’hui… la mère est venue seule. « Elle viendra au prochain », ajoute-t-elle, plus pour elle-même.

Nos chemins se séparent au rez-de-chaussée, où les candidats se saluent, avec l’espoir de se revoir. Nous devrions recevoir un courriel d’ici quatre à six semaines pour savoir si nous sommes acceptés ou non.

« Pis, es-tu un surdoué ? » me demande ma blonde quand j’arrive chez moi.

— « Oui, parce que je t’ai choisie », que je lui réponds, dans l’espoir de recevoir des faveurs sexuelles.

J’ai eu droit à un pizza-ghetti à la place, le repas favori des gens intelligents ET le meilleur remède aux lendemains de brosse.

LE RÉSULTAT

J’ai finalement eu mon résultat la veille de la publication de ce texte. « Malheureusement, votre résultat vous situe au rang percentile 84 et sous le percentile 98, le minimum requis par la Constitution de Mensa International. Nous ne pouvons donc vous offrir de devenir membre de Mensa Canada présentement », m’a brutalement écrit un administrateur du groupe. On m’invite à demander un deuxième avis auprès d’un psychologue ou à repasser le test dans un an. Je me console en me disant que je suis plus wise que 84 % de la population. Pas si pire pour quelqu’un qui était très hangover.

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