Depuis que j’ai été monitrice de camp de jour

Une histoire d’amour, de consentement et de vers

J’étais assise devant la télé quand la douleur m’a propulsée au sol. J’hurlais en me tenant le ventre, confuse et un peu frustrée de manquer la fin de Star Académie. En panique, ma mère m’a trainée à l’urgence. Des kystes aux ovaires m’explosaient dans le ventre. J’avais seize ans et un trouble de dame ménopausée.

À mon retour en classe, deux semaines plus tard, mon prof d’Anglais a commencé à m’appeler “Ovaries”. Maitrisant la langue d’Oprah comme je maitrise le funambulisme, un copain m’a demandé “pourquoi ça fait trois semaines que Bruno t’appelle Ivory?” Je venais enfin de trouver mon nom de camp.

C’est que j’avais été engagée pour me charger du groupe des 10-11 ans du camp de jour de Farnham et que les employés ne pouvaient pas dévoiler leur véritable prénom. Pelvis était apparemment un choix déplacé, je devais donc trouver autre chose. Ivory sonnait innocent, tout en étant une référence à mon système reproducteur. Pour une job qui me demandait de connecter avec mon instinct maternel, me semble que c’était la moindre des choses.

Des dizaines d’enfants m’ont donc appelée Ivory durant quatre étés consécutifs. En cette mi-juin, je pense avec nostalgie à tous les moniteurs qui entament leur saison et j’ai envie de les préparer au pire.

Parce que la sagesse et les situations de bouette sont faites pour être partagées.

Les enfants et le consentement

Chaque année, il y a un petit garçon de cinq-six ans avec un peu moins de pudeur et un peu plus de questions que la moyenne des ours. L’enfant en question a généralement une fixation sur l’anatomie. Il faut être prête à lui répondre lorsqu’il pose ses deux mains sur nos seins en déclarant nonchalamment “c’parce qu’ils sont pas comme ceux de ma mère”.

Ça, c’est soft. Tu vas croiser pire.

Tu ne sais pas ce qu’est la gêne tant que tu n’as pas appelé une mère pour lui expliquer que son fils se touche souvent devant les amis et que ça jette un moyen frette dans vos games de ballon-chasseur.

Le parent dans le déni

La mère du préadolescent masturbateur était très chouette. Elle a rapidement réglé la situation. Malheureusement, tous n’ont pas sa compréhension. Plusieurs parents préfèrent le déni à la lucidité. Je me souviens d’une jeune fille (évidemment mignonne comme un chaton endormi dans un shitload de ouate) qui avait la mauvaise habitude d’être terriblement mesquine avec ses pairs. Je l’ai vue grafigner au sang le visage d’un garçon qui avait osé lui faire une couette-fontaine un peu croche. Quand j’ai mis ses parents au courant de son penchant pour la violence, on m’a répondu que je me trompais d’enfant. Mieux, que j’avais surement imaginé tout ça, que l’autre kid s’était probablement ouvert les joues par lui-même parce qu’il manquait d’attention.

Par expérience, je dirais que la petite sorcière de votre groupe finira toujours par gagner. Faut s’y faire. Ce qui ne vous empêche pas de confronter ses parents, encore et encore. Et d’ensuite les maudire dans une chronique.

L’amour entre préadolescents

– Pourquoi tu pleures, Katerïne?
– Jakob m’a échangée contre Dafnée.
– Qu’est-ce que tu veux dire?
– Ben, je sortais avec Jakob, mais là il veut sortir avec Dafnée. Dafnée, elle sortait avec Maximus. Ça fait qu’il m’a échangée contre elle. Mais je l’aime même pas, Maximus!
– …Euh. Les gars, venez donc ici.

Les noms sont fictifs, mais cette histoire est vraie. Il se pourrait que tu aies à expliquer à ton groupe qu’on ne peut pas échanger les femmes si elles n’ont pas envie de l’être. Pour ce faire, je te conseille une tournée de slush, une sérieuse dose de calme et un optimisme aveugle envers le futur.

L’amour entre collègues

Je mangeais un Mister Freeze quand il est entré dans le local des moniteurs. On s’est regardé et j’ai tout de suite su qu’il se passerait quelque chose entre nous. Les amours d’été peuvent être doux comme dévastateurs, mais dans tous les cas, coucher avec un gars que t’es habituée d’appeler Scooby-Doo, c’est funky.

Les toilettes

Jamais tu n’auras senti une pareille odeur. Les enfants, aussi attachants soient-ils, ne sont pas propres. La preuve étant l’épidémie de vers qui survient chaque été. Tu penses avoir peur quand la rumeur des poux commence à se faire entendre? Attends d’apprendre que ton groupe se partage des bibittes de foufounes…

Pour en revenir aux toilettes, tu peux croire que tu vas finir par oublier cette odeur, mais non. Elle va te hanter. Pour toujours.

Ce qui va aussi te hanter, c’est l’amour que tu auras développé pour un paquet d’enfants, de la petite personne brisée au futur adulte ultra émancipé, en passant par le bully repentant. Tu les verras grandir, changer, s’affirmer.

Des années plus tard, ils auront fini par découvrir que tu ne t’appelles pas vraiment Ivory, puis ils te retrouveront sur Facebook. Ils seront rendus au cégep ou à l’université, en couple ou en groupe. Tu te sentiras vieille. Vieille et fière. Parce que l’espace d’un été, tu leur auras tout donné et qu’au final, ils te l’auront si bien rendu.

Depuis que j’ai été monitrice de camp de jour…

  • Il y a des gens que j’appellerai toujours Gougoune, Zig-Zag et Doby. À l’épicerie comme au salon funéraire.
  • Je peux faire de solides bricolages en cure-pipes tout en appliquant de la crème solaire sur le nez d’un enfant en vacances de Ritalin pour l’été.
  • Je peux sentir une collation contenant des noix à un kilomètre à la ronde, puis l’arracher à la personne qui aurait l’audace de vouloir la manger.
  • Je trouve que les bus de la STM ne puent pas tant que ça.

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