J’ai découvert ma vulve au Festivulve

Une femme sur trois n’aurait jamais observé ses parties génitales.

Je ne sais pas à quoi ma vulve ressemble. Je ne l’ai jamais regardée dans un miroir. Je n’ai jamais pu regarder la vulve de quelqu’un d’autre plus d’une seconde non plus.

Au Cégep, je fermais mes yeux pendant que le prof d’histoire de l’art analysait « L’origine du monde » de Gustave Courbet. La simple idée d’imaginer une chaire marbrée, mâtinée près d’un trou béant me donnait le vertige.

Pourtant, je n’ai jamais vécu de traumatisme, je suis relativement à l’aise avec ma sexualité, très à l’aise avec la sexualité en général (j’écris quand même un article sur les vulves), je sais que ma vulve est normale, et mon estime personnelle générale est, je dirais, dans la moyenne, si ce n’est pas au-dessus.

Mais posséder une vulve et l’ignorer volontairement est la réalité de plusieurs femmes (hétérosexuelles, du moins). Gardé invisible depuis des siècles, ce regroupement d’organes est perçu par plusieurs personnes comme étant tabou, étrange, immontrable.
Parce que le plus triste dans tout ça, c’est que je ne suis pas la seule à vivre ce malaise.

Alors que (presque) tous les hommes ont déjà vu leur pénis, selon une étude menée par SoWhat et le laboratoire Terpan en 2017, une femme sur trois n’aurait jamais observé ses parties génitales.

Le fait que le sexe féminin soit davantage interne que le masculin complexifie la partie de cache-cache, certes, mais la façon dont l’organe reproducteur féminin est enseigné à l’école a aussi sa part de responsabilité dans l’histoire.

Un festival pour rectifier le tir

Ce qui m’avait le plus marqué à cette première édition, c’était le Vulvabooth. Des individus possédant une vulve pouvaient soit se la faire mouler, soit se la faire prendre en photo.

Mel Goyer a compris que vulve et vagin n’étaient pas synonymes à l’âge de 35 ans. Les enseignements religieux avaient suffi pour lui faire croire pendant toutes ces années que l’ensemble de la vulve se résumait au vagin, ce réceptacle à pénis, cette autoroute de reproductivité. La sensibilité des lèvres? Pas essentiel. Le clitoris? Accessoire. Même aujourd’hui, rares sont les manuels scolaires représentant correctement la vulve.

Troublée par cette découverte, Mel fonde Vagin Connaisseur en 2016, mouvement visant à faire sortir des oubliettes les connaissances liées à la vulve, au vagin, au plaisir féminin, et à la sexualité en général.

En 2018, elle donne naissance au Festivulve, week-end festif célébrant la diversité naturelle du corps humain, particulièrement du corps identifié féminin, à travers des kiosques d’arts vulvaires, organismes, conférences et

ateliers.

Ce qui m’avait le plus marqué à cette première édition, c’était le Vulvabooth. Des individus possédant une vulve pouvaient soit se la faire mouler, soit se la faire prendre en photo. Regarder l’exposition de vulves fraîchement calquées dans du plâtre avait été pour moi le premier pas vers une acceptabilité vulvaire : je pouvais enfin observer ce qui pouvait ressembler à mon entre-jambes sans avoir à subir la vision de la chaire.

Ma première vulve dessinée au Festivulve. Photo : Alyssa Bouchenak 

L’édition 2019 : l’expérience

Cette année, je me suis dirigée vers ce Vulvabooth avec assurance, bien décidée à récolter des témoignages de courageuses revenant de se faire immortaliser l’entre-jambes. Je fus accueillie par JF O’kane, photographe ayant fondé le VulvaProject à lui suite du Vulvabooth 2018.

« L’an passé, c’était récréatif comme photobooth. Mais à la fin des deux jours, quand je me suis retrouvé avec la soixantaine de photos de vulves, j’ai ressenti qu’il y avait quelque chose à faire avec ça, qu’il y avait un départ. Puisqu’on avait fait signer une décharge pour l’utilisation anonyme des photos, au lieu de faire de la pub, on a décidé de créer un site éducationnel afin donner un lien permanent à des sexologues et à des écoles. Aujourd’hui, les photos sont utilisées à des fins de formation, d’exemples, ou même de comparaison, pour les plus curieux (ses)! »

La mission du Vulvabooth est donc conjointe à celle du Vagin Connaisseur : démocratiser les parties génitales féminines. Les rendre accessibles ailleurs que sur les sites pornos, là où elles deviennent lisses et juvéniles.

« Mais Maude, pourquoi c’est pas un témoignage à toi que tu prends pour parler du Vulvabooth? » a poursuivi JF OKane avec respect.

« Parce que j’ai peur de ma vulve. »

Ma seule réponse a suffi pour me rendre compte de l’absurdité de la chose. Il n’y avait pas meilleure occasion que cette expérience pour me libérer de l’idée que ma vulve n’était pas regardable.

Évidemment, ce photoshoot se faisait dans une pièce reculée. Une facilitatrice, femme servant à accompagner et mettre à l’aise le modèle, m’a joyeusement dirigé vers le backstore du festival.

Alexandra, de son prénom, était la facilitatrice de l’artiste David Lobjoie l’an dernier, qui s’occupait de la partie moulage en plâtre, mais était aussi cobaye. Sa vulve a été montrée tout un week-end, tant en photo qu’en petite sculpture.

« Ce qui était intéressant, c’est que pendant la période de tests sur moi, je faisais le défi Maipoil. Dans certaines photos et moulages, je suis rasée, et plus ça avance, plus j’ai du poil. Plusieurs personnes ont remarqué que c’était la même vulve, mais avec une pilosité différente, et je n’avais aucun problème à leur dire que c’était la mienne! »

Pendant que je jalousais son aisance, je me suis couchée sur le petit lit d’examen en ouvrant les jambes, exactement comme chez le gynécologue. JF est entré, m’a proposé de regarder ma vulve dans un miroir avant la photo, comme le propose un commis à la SAAQ avant d’immortaliser ta face sur ton permis, et qui a remarqué que ton mascara coulait.

J’ai évidemment refusé. Vaut mieux avoir un bout de papier de toilette pogné entre deux lèvres que d’avoir un face-à-face avec tes organes sexuels, non?

Vulve libérée

J’ai regardé la photo une petite seconde. Je n’ai pas vu de papier de toilette, mais j’ai vu du rouge. Pas du rouge sang, du rouge normal, du rose foncé de vulve, j’imagine. C’était suffisant pour que je referme mes yeux illico. « Je regarderai la photo avec un litre de vin dans le corps. »

En attendant, je me suis dirigée vers l’atelier de moulage. Cette année, ce service était offert par Geneviève Santerre.

Geneviève en était à sa dixième vulve moulée du week-end.

« Ç’a toujours été dans ma pratique artistique d’aborder la sexualité féminine. J’ai toujours été quelqu’un d’assez à l’aise avec son corps, c’est ma mère qui a dû m’inculquer ça. Mais plus j’en parlais, plus je me rendais compte que la plupart de mes amies n’étaient à l’aise comme moi! »

En effet. « Mais j’aime l’effet que ça fait, et avec les années, ça choque de moins en moins les gens », poursuit-elle.

«Ce que les femmes font avec leurs vulves moulées est vraiment personnel. Il y a des gens qui la gardent précieusement dans un tiroir, tandis que d’autres en font carrément un montage sur le mur.»

« Ce que les femmes font avec leurs vulves moulées est vraiment personnel. Il y a des gens qui la gardent précieusement dans un tiroir, tandis que d’autres en font carrément un montage sur le mur, dans une salle de bain ou dans leur chambre à coucher. », m’indique Marie-Hélène, bénévole croisée à la sortie de l’atelier.

Pour Claire D’eau, fondatrice de MoonSistar, kiosque au Festivulve, et dont la vulve faisait aussi partie du Vulvabooth 2018, c’est aussi une forme de réappropriation du corps. « Je suis de plus en plus à l’aise avec ma vulve avec les années. J’en ai même déjà fait des tableaux. J’ai pris des “selfies de vulve” si on veut…! »

Je rêve du jour où moi aussi je serai rendue à l’étape de considérer ma vulve comme une œuvre d’art. Ou tout simplement de pouvoir la regarder de la même façon que je regarde mes yeux, mes mains, mes genoux, c’est-à-dire avec la conscience indubitable qu’elle fait partie de moi.

D’ici là, je regarde ma photo au compte goutte. Chaque seconde à jeter un coup d’œil à ce qui fleurit en moi depuis 25 ans est un pas vers l’apprivoisement de mon propre corps.

Je vous ferai signe lorsque je serai au stade de savoir ce qui la rend unique, et surtout, d’être capable de la distinguer parmi les autres!

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