Comment j’ai découvert l’indignation

quand le Québec s’est fait voler la médaille d’or de Sylvie Fréchette

Été 1992. Barcelone accueille les Jeux olympiques. Le monde entier découvre une ville cool, qui sera envahie par des milliers de touristes dans les décennies à venir. Pour moi, les beautés de la Sagrada Familia sont toutefois bien accessoires. Malgré mes huit ans, je suis outré, comme tous les Québécois.

Cette année-là, même si je m’intéresse aux Olympiques pour la première fois, j’ai déjà mes préférés : les Suédois — pour leur costume —, les Français — parce que je comprends quand ils parlent —, mais surtout les Québécois. À TVA, ils les appellent “nos” athlètes. Ils disent aussi qu’il faut être réalistes, qu’ils n’ont pas grand’chance de médailles. Sauf Sylvie.

Sylvie, c’est Sylvie Fréchette, notre championne du monde de nage synchronisée. Une tragédie vient de lui arriver. À la veille des Jeux, son chum s’est suicidé. Avant, Sylvie pouvait gagner l’or. Maintenant, elle mérite de le gagner. Aux nouvelles, ils prédisent que tout le Québec sera derrière elle quand elle va nager.

Le jour de la compétition de “figures imposées”, toute ma famille est à l’écoute. Dans son maillot de paillettes cousues à la main, Sylvie est éblouissante. Ses chandelles m’impressionnent. La commentatrice, elle, est pâmée devant son “albatros”. À la fin de sa routine, Sylvie sourit tellement que je crois qu’elle a déjà gagné. Ma mère me dit que c’est peut-être juste parce qu’elle respire par la bouche.

C’est là que l’inacceptable se produit.

La juge brésilienne veut donner 9,7 à Sylvie, sauf qu’elle se trompe de boutons. Elle pèse sur 8,7 puis se rend compte de son erreur. Trop tard : l’ordinateur ne répond plus. Et l’arbitre en chef américaine ne veut rien entendre. Le 8,7 est enregistré. Sylvie est au 2e rang, derrière une Étatsunienne. L’équipe canadienne porte plainte. Ça ne donne rien.

C’est un peu un cauchemar. Il reste encore une épreuve, mais il faudrait presque que la première se noie pour qu’elle perde son avance.

Comme de fait, le lendemain, l’Américaine ne coule pas au fond de l’eau. Même si Sylvie est magique dans la piscine, ça ne suffit pas. Elle finit deuxième, à cause du 8,7.

Je suis enragé. Ma mère est enragée. Mon père l’est. Mon frère aussi, même s’il était parti se chercher un verre de jus pendant la chorégraphie de Sylvie.

Le Québec est enragé.

Du dépanneur au parc à chiens, ça ne parle que de ça. De la Brésilienne qui ne sait pas pitonner ; des maudits Américains qui veulent toujours tout dominer ; du mauvais sort qui ne lâche pas Sylvie.

Je me dis qu’il faut faire quelque chose. Des hommes d’affaires proposent de nommer le Stade olympique en l’honneur de Sylvie. Je m’en veux de ne pas y avoir pensé.

TVA lance une pétition téléphonique. Évidemment, j’y participe. À la télé, ils continuent de suivre les Jeux, mais ils parlent autant que possible de la médaille volée. Lise Payette lit les messages d’appui que Sylvie reçoit à la tonne. C’est plein de “sirène”, de “notre reine”, de “courage” et de “pays du Québec”. Mon père et moi, on envoie aussi un fax :

On est avec toi, Sylvie !
La famille Giroux-Denault

C’est court, mais j’ajoute trois becs à la fin.

Malgré la pétition, les protestations et mon message faxé, les autorités de la nage synchro ne changent pas d’idée.

Les Jeux se terminent.

Le 10 août, Sylvie est de retour à Montréal. À l’aéroport, des gens qui portent des t-shirts avec son nom l’attendent avec Jean-Luc Mongrain. Je voudrais être là, mais je me contente de regarder son arrivée à la télé. Il est minuit, j’ai la permission d’être debout parce que l’avion de Sylvie a eu du retard.

Sur la scène, un homme s’approche avec une médaille sur un plateau. Elle a été fabriquée juste pour Sylvie, avec un dauphin d’un côté et “DE TOUT LE QUÉBEC” gravé sur l’autre. Il paraît qu’elle est en or 24 carats, qu’elle a 4 pouces de diamètre.

La foule en délire se met à crier. Plus tard, elle se met à chanter : “Ma chère Sylvie, c’est à ton tour, de te laisser parler d’amour ”.

Sylvie sourit, mais je me demande si elle ne se force pas un peu. Je la comprendrais. Je les trouve quand même quétaines avec leur fausse médaille d’or et leur cérémonie.

À ce moment-là, je sens que je vais l’avoir encore longtemps sur le cœur, l’erreur de la Brésilienne*.

Voilà donc comment j’ai découvert l’indignation, lors des Jeux olympiques d’été de 1992.

*En décembre 1993, plus d’un an et demi après les Jeux, Sylvie reçoit finalement la médaille d’or qu’elle mérite, de la part du Comité international olympique. L’Américaine qui l’avait gagnée à Barcelone garde aussi la sienne.

Pour regarder Sylvie Fréchette briller dans la piscine à Barcelone :

Pour voir Jean-Luc Mongrain lui remettre une fausse médaille d’or à l’aéroport :

https://www.youtube.com/watch?v=5CCOpy1kyao

Pour lire une autre chronique de Guillaume Denault : “Jeu, set et masculinité”

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