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Comment j’ai découvert les différences sociales en amour

ou une histoire (ratée) d’hétérogamie*

En 1989, l’ONU a décidé que 1994 serait l’Année internationale de la famille. L’information s’est rendue jusqu’en Montérégie où, en mai, ma famille a été sacrée “Famille du mois”, recevant l’honneur d’un portrait dans l’hebdomadaire Le Courrier du Sud et d’un brunch avec Pauline Marois.

Les motifs à l’origine de notre couronnement demeurent mystérieux.

Tout au plus sait-on qu’une bienveillante amie de ma grand-mère avait soumis notre candidature. Avec le temps, j’ai compris ce qui avait pu séduire le jury. À maints égards, ma famille pouvait renvoyer l’image de la perfection : de beaux petits-enfants pratiquant le piano et le ski alpin, qui fraieraient sans difficulté leur chemin vers les bancs de l’université, des couples de parents unis défiant l’attrait contemporain pour le divorce, des patriarches adulés régnant fièrement sur leur tribu, des tables de Noël si magnifiquement dressées qu’il fallait absolument les immortaliser.

Lisse, homogène et douce – comme les fourrures qu’arboraient mes tantes pour le brunch annuel des Fêtes –, ainsi semblait se perpétuer la famille Denault.

En 2006, l’annonce de mon homosexualité a – paraît-il – ébranlé les bases de cette harmonie. Je n’en ai pas eu conscience : j’étais moi-même trop occupé à découvrir un autre monde que le mien.

Je m’étais fait un premier copain, et il était mon antithèse : décrocheur, indiscipliné, effronté.

Il venait d’un univers que 20 ans passés à Saint-Lambert – l’Outremont de la Rive-Sud – ne m’avaient pas permis de côtoyer. C’était certes encore le Québec blanc, francophone et plutôt aisé de la banlieue métropolitaine – mon ex-belle-famille avait beau vivre au-dessus de ses moyens, elle n’en manquait pas. Mais c’était le Québec de l’absence de livres; de l’éducation arrêtée, sans drame ni honte, en secondaire 5; de la suspicion, voire du mépris, pour les études qui se prolongent.

Un milieu où la curiosité culturelle s’assouvissait d’abord dans les magazines à potins; où l’on regardait TVA, mais jamais Radio-Canada; où le goût de voyager était circonscrit aux plages du Sud. Où les sacres servaient à exprimer la surprise – “Crisse, t’aurais pas dû!” – autant que l’admiration – “Ostie qu’est bonne ta lasagne, Maryse!” – et la frustration – “Tabarnak de câlice, les chiens ont encore chié sur le plancher!”

C’était, jusqu’à un certain point, l’univers des familles populaires des films de Dolan, la pauvreté financière en moins. Un monde à sa façon aussi homogène que le mien.

Pendant trois ans, moi, premier de classe intello à l’allure et aux origines plutôt snob, j’en ai fait partie. J’ai passé des samedis ensoleillés sur un speedboat à écouter Janet Jackson, une cargaison de bière sous les pieds. J’ai soupé à répétition avec les beaux-parents, au seul son des voix de Charles Lafortune et de Paul Houde, animateurs du jeu télévisé Le Cercle. Je me suis familiarisé avec les chars montés et me suis intéressé aux baignoires “chromothérapie”. J’ai connu mon baptême de la République dominicaine.

Très souvent, j’ai aimé ça.

Dans cette belle-famille, je me sentais libre. Je n’avais personne à impressionner. Mes résultats scolaires étaient sans importance. Le prestige de l’emploi que j’occuperais, pas un enjeu. Je pouvais même porter des jeans à Noël.

Mon ex et moi avions peu en commun, mais j’avais envie d’être fier de ces différences. Je m’enorgueillissais d’être capable d’aimer par-delà les diplômes, la culture et la maîtrise du français. Je voulais croire que je savais m’affranchir des statuts sociaux, pour n’apprécier chez les gens que leurs qualités personnelles profondes.

Il y avait toutefois un problème, et il était de taille : mon ex était con, le roi des cons.

Après trois (trop) longues années, je l’ai donc laissé, soulagé. Ainsi, mon espoir de déjouer l’homogamie sociale avait échoué, miné non pas par le choc des classes, mais par la stupidité humaine.

Lui et moi ne nous ne sommes plus jamais reparlé.

Nos deux solitudes ont vite retrouvé leur isolement tranquille.

Voilà néanmoins comment j’ai découvert les différences sociales, en m’éprenant d’un gars qui était tout ce que je n’étais pas.

___

*Hétérogamie : le fait de s’unir à personne n’ayant pas les mêmes caractéristiques sociales que soi. Antonyme : homogamie.

Pour lire un autre texte de Guillaume Denault : “Comment j’ai découvert la justice” 

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