Depuis que j’ai compris que mes culottes sont une arme

(J’ai attaqué mon frère avec une serviette sanitaire…)

J’ai un petit frère qui s’appelle Pier-Xavier. Il est aujourd’hui tireur d’élite, mais comme la plupart des gens, il a déjà eu douze ans et des idées de marde.

Son gros trip, à l’époque, c’était de me faire sursauter. Trente fois par jour, tous les jours, pendant des semaines.

Il créait volontairement un climat de torture psychologique dont j’étais l’unique victime. Je vivais dans une peur constante. J’avais quatorze ans, je ressemblais à un petit rat et mon frère me rendait profondément malheureuse.

Je prenais mon bain. Il attendait derrière la porte pour crier dès ma sortie.
Je parlais au téléphone. Il prenait l’autre combiné et hurlait dedans.
Je dormais. Il me réveillait en m’empoignant brusquement les chevilles.

Je pleurais tout le temps, mes nerfs étaient à vif. Comme tout enfant modèle, j’ai donc demandé conseil à mon père :
– J’sais pas. Frappe-le?

Mon père avait beaucoup de qualités, mais mon frère retenait clairement de quelqu’un au niveau des idées moyennes. Ça fait que j’ai décidé de prendre les choses en main. Je ne sais pas d’où m’est venue l’inspiration, je ne crois pas que c’était prémédité, mais un beau matin, j’ai répliqué.

Je me suis dirigée vers la salle de bain en sachant pertinemment que Pier-Xavier sauterait sur l’occasion pour ruiner une fois de plus mon quotidien. À l’époque, j’avais déjà compris que les garçons, jeunes comme vieux, ont souvent peur des menstruations. C’est un monde méconnu et ce qu’on ne connait pas nous effraie (ou nous attire, mais je garde ça pour une autre chronique).

Alors, j’ai ouvert l’armoire sous le lavabo et j’ai pris une serviette sanitaire. Elle appartenait à ma mère, parce que moi, je faisais juste semblant d’être menstruée (psychanalysez-moi quelqu’un). J’ai pris une grande inspiration, j’ai ouvert la porte, mon frère a crié un habituel “bouh!” et je suis passé à l’attaque :

J’ai une serviette sanitaire pleine dans les mains.
J’vais t’la lancer dans ‘face. 

J’avais déjà vu quelqu’un courir vite, genre Bruny Surin. Mais je n’avais jamais vu quelqu’un courir si vite en pleurant. J’ai pourchassé mon frère dans la maison, jusqu’à ce qu’il se recroqueville dans un coin du salon, le visage derrière les mains, et qu’il me supplie de l’épargner.

Grande âme, j’ai accepté en lui promettant que s’il osait me faire peur une fois de plus, il aurait droit à mes déchets sur la tête.

L’anecdote peut paraitre insignifiante, mais je crois qu’il s’agit d’une importante leçon d’émancipation. Grâce à mes fausses règles, je ne pouvais plus être dominée. J’ai compris que ma féminité, lorsqu’exposée, peut choquer au point de changer l’ordre des choses — jusqu’à renverser les relations de pouvoir.

C’est ce jour-là que je suis devenue une femme consciente de ses outils : mes culottes peuvent faire peur. Trop souvent, elles sont perçues comme une faiblesse. C’est vrai, on peut s’y attaquer. Mais quand je veux, je peux aussi en tirer de la puissance. Et je ne me gênerai pas pour le faire.

Depuis que j’ai compris que mes culottes sont une arme :

  • Je parle de mes règles pour éloigner les pas fins.
  • J’enligne les statuts Facebook sur mon cycle, tels des centaines de petits soldats.
  • J’ai le respect complet de ma fratrie.

Pour lire un autre texte de Rose-Aimée Automne T. Morin : “Depuis qu’ils ont perdu un enfant”

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