Elie Chap

J’ai besoin de cynisme pour être heureuse

Quand j’entends Éric Lapointe roter "D’l’amour, j’en veux pu", je me dis qu’il n’y a rien comme le cynisme pour sublimer la solitude.

Quand j’entends Barbara chanter « Il n’y a pas d’amour heureux », ou Éric Lapointe roter « D’l’amour, j’en veux pu », je me dis qu’il n’y a rien comme le cynisme pour sublimer la solitude.

Je parle ici du courant philosophique grec qui prône la vertu et la sagesse, la libération par la vérité, pour atteindre l’ataraxie, c’est-à-dire l’absence de trouble, la tranquillité de l’âme.

En ce sens, j’ai besoin d’un certain degré de cynisme pour bien vivre mon autarcie sentimentale.

Par contre, ce n’est pas très bien vu de la part de certains de mes amis. Ils appellent ça du défaitisme, du pessimisme, de la mauvaise foi, du chignage de type « ben si c’est comme ça, je joue pu », mais je ne suis pas d’accord. En fait, je me méfie des gens qui ont peur du cynisme. À voir tout ce qu’ils mettent dans leur sac à déni, le fond va péter un moment donné et ce ne sera pas beau quand ça va jaillir. Et ça peut même éclabousser des êtres chers.

Le cynisme m’est vital depuis que j’ai quatorze ans. Alors que j’étais prise dans une situation familiale toxique, je suis tombée sur ces mots de Philippe Djian, chantés par un certain chanteur suisse alémanique :

Et les blessures se ferment
Et attendre n’est rien
Et les larmes sont vaines
Et c’est le même refrain

J’ai répété ce refrain comme un mantra jusqu’à ce que je quitte définitivement la maison

Moi qui cherchais alors désespérément une façon de ne pas me noyer, cette douce poésie cynique semblait me dire : « Hey! d’ici à ce que ton sort s’améliore, attends-toi au pire, comme ça tu ne seras pas déçue. Ensuite, tu n’auras qu’à faire de ton mieux entre les beaux moments. »

Croyez-moi, c’est beaucoup moins lourd de digérer sa première blessure narcissique quand quelqu’un (dans mon cas, un écrivain français) accueille ta désillusion originelle en la diluant doucement dans celle de l’Humanité.

Certes, c’est une façon inhabituelle de se faire dire qu’on n’est pas seule, mais il y a des fois où on doit mettre notre âme en mode Bear Grylls, et manger quelques vers de terre si on veut survivre.

Ce cynisme d’urgence m’aide depuis à aborder des vérités douloureuses et à faire face aux désillusions qui ponctuent la vie en général et je crois sincèrement que j’en suis plus sage et plus apaisée.

Et côté cœur, tel Diogène de Sinope, porte-parole officiel du cynisme, mon célibat est un peu devenu mon tonneau, à un point tel que je me demande parfois si ma vie amoureuse ne suit pas inconsciemment son exemple.

Tout comme Diogène mendiait aux statues pour s’habituer au refus, cruisai-je jadis des pas-fins pour m’habituer à ma solitude?

Tout comme il se serait masturbé devant celui qui lui demandait comment éviter la tentation de la chair, aurais-je dépensé une petite fortune sur la crème de la crème des vibrateurs pour éviter la tentation de Tinder?

(D’ailleurs, on peut voir ici le semi-échec de cette initiative).

Tout comme il se serait promené sous le soleil, lanterne à la main en disant « Je cherche l’Homme », mon cynisme pourrait-il devenir aussi inutile que sa lanterne en plein jour, pour atteindre cette convoitée tranquillité de l’âme?

Parce que le danger, c’est quand notre cynisme s’emballe et passe de remède à poison.

À trop le forcer, on finit par rejoindre la version contemporaine et toxique du cynisme. On use d’ironie pour masquer sa peur, son enthousiasme ou sa déception et c’est à ce moment que candeur et vulnérabilité disparaissent, en même temps que l’espoir.

User d’ironie pour dissimuler ses sentiments c’est un peu botcher sa vie. C’est l’arme molle et émoussée qu’utilisent ceux qui, comme en parle Rose-Aimée ici, jouent la game. À ceux qui envoient des signaux mixtes pour éviter de trop se commettre tout en mindfuckant leur prochain, à ceux qui textent des « Je t’aime lol », je leur dis: « Tassez-vous de sous mon soleil, les petits, vous faites de l’ombre avec votre cynisme de pissou ».

L’espoir disparaît dans l’ironie, mais il est toujours présent dans le cynisme.

Ça nous rend capables de recevoir la beauté du monde, parce qu’elle apparaît plus clairement quand elle contraste avec la laideur.

L’autre danger de forcer trop la note du cynisme, c’est de dépasser l’autarcie et l’indépendance et de devenir isolé. Une mauvaise solitude, ça peut mener à l’amertume et ça, ça rend malheureux.

Il faut sortir, voir des amis, s’intéresser à eux et les aimer, ça nourrit et ça rééquilibre.

En gros, si on a recours au cynisme, pas pour appréhender le malheur, mais pour l’accueillir et l’apprivoiser, je trouve que c’est ben correct. C’est même plus honnête et ça libère de la pression actuelle d’exposer à tout prix un bonheur d’apparat.

S’armer de cynisme, c’est s’outiller pour avoir la paix.

Pour lire un autre texte d’Audrey PM: « Tinder, mes hormones et ma soupe primitive ».

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