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J’ai attrapé la gale lors d’un reportage sur les haltes-chaleur en début d’année.
Si vous étiez devant moi, c’est clair que vous seriez en train de faire un salto arrière en m’entendant évoquer cette infection de la peau dont le nom semble tout droit sorti du Moyen Âge.
Je ne vous en veux pas : j’aurais fait pareil. Mais ça, c’était avant d’être frappé par cette éruption cutanée causée par le parasite Sarcoptes scabiei (googlez ça avant de manger, svp).
C’est la femelle qui provoque la gale en creusant des galeries et des sillons dans l’épiderme pour y déposer ses œufs. La bibitte travaille surtout sur les shifts de nuit, ce qui provoque d’intenses démangeaisons qui vous feront crisser votre oreiller au bout de vos bras en sacrant comme un Français chaudaille en visite.
Cet acarien parasite se transmet, dans la quasi-totalité des cas, par contact direct peau à peau ou — dans de rares cas — par l’intermédiaire de la literie ou des vêtements. Ah, et ça peut rester plusieurs semaines, voire mois en dormance avant de se déclarer. Et c’est exactement ce qui m’est arrivé.
Bon. Fin du cours « Gale 101 ».
Le soir, je me grattais pas mal. De plus en plus, même. Ça s’est intensifié au point où j’ai été forcé de me pointer dans un Jean Coutu en région lors d’un passage dans un Salon du livre, après une nuit quasiment blanche à me gratter au sang.
Le pharmacien m’a posé quelques questions d’usage.
⎯ As-tu déjà fait de l’eczéma ?
⎯ Non.
⎯ Des allergies ?
⎯Oui, mais juste à la pauvreté et à l’injustice !
⎯ As-tu été te promener dans le bois ou un endroit louche du genre, ces derniers mois ?
⎯ Euh… une incursion d’une couple de jours dans des refuges pour itinérants, ça compte-tu ?
Le visage du jeune pharmacien s’est aussitôt illuminé, autant que le mien la fois où j’ai découvert du vieux weed oublié dans le fond de ma valise lors d’un voyage familial en France.
Il m’a d’abord conseillé des antihistaminiques, au cas où il s’agirait simplement d’une réaction allergique.
⎯ Si c’est pas mieux dans deux, trois jours, va chercher un traitement contre la gale dans une pharmacie de ton coin.
De retour à Montréal, l’intensité de mes démangeaisons augmente.
Fuck. C’est sûr que c’est ça.
Sur Google, une recherche d’image me le confirme. Nul ne peut échapper à son destin : je dois me faire traiter pour la gale avant d’être reconduit aux portes de la ville comme un pestiféré par des villageois en colère armés de fourches.
Une fois rentré, je retourne à la pharmacie où l’on trouve de tout, même un traitement pour la gale. Le pharmacien confirme le diagnostic et me prescrit le dernier tube restant, en plus d’en commander d’autres pour ma blonde, surtout par prévention, puisqu’elle partage mon lit. Mes ados, eux, sont immunisés, n’étant pas sortis de leur chambre depuis septembre 2024.
Yes, sir.
Le soir venu, après ma douche, je m’enduis le corps au grand complet, comme me l’a expliqué le pharmacien. Le produit, de la marque Nix, a le mérite d’être clair : pour la gale. Ensuite, je l’ai gardé sur moi pendant dix heures avant d’aller me relaver le matin. Pas plus compliqué que ça. Le tour est joué, je suis guéri !
⎯ Un seul traitement suffit, mais si, dans deux semaines, c’est encore là, t’as juste à refaire un autre traitement, souligne le pharmacien.
Par la bande, il m’informe que ça devrait continuer à me gratter le soir pendant encore quelques jours/semaines, ce que je confirme.
Il ajoute que je dois aussi laver mon linge et ma literie à l’eau chaude, et sécher le tout à la machine.
Le lendemain matin, mes marques rouges se sont déjà atténuées et j’observe avec étonnement les bienfaits de la crème miracle.
Dire qu’en 1357, les gens finissaient pas mourir de la gale à force de se gratter au sang, en plus de développer mille autres infections.
J’aurais pu passer à autre chose, mais un constat m’a frappé comme un deux par quatre en pleine face. Si moi, je peux aisément me débarrasser de la gale grâce à un traitement offert en pharmacie, c’est pas le cas pour les personnes en situation d’itinérance, qui doivent en plus dealer avec un paquet d’autres problèmes.
C’est facile, pour un vieux journaliste bourgeois, de se faire traiter. Mais pour une personne désorganisée, vulnérable, en proie avec des enjeux de consommation, de santé mentale et autres traumas ? Poser la question, c’est y répondre.
J’ai contacté une médecin spécialisée en itinérance et deux patronnes de refuges, des foyers propices pour contracter le parasite. La docteure Marie-Ève Goyer, cheffe des services en dépendance et en itinérance au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, ne cache pas un certain malaise par rapport au sujet, de peur d’enfler les stigmas à l’endroit d’une population déjà fragilisée.
« Est-ce que c’est pas déjà suffisant de laisser un humain dormir dehors à -40 ? C’est un peu comme la cerise sur le sundae, et le sundae est déjà assez gros », déplore la médecin, mentionnant que ça n’a pas de bon sens de laisser ces gens dormir parmi les cafards, les rats et les parasites.
Pour elle, les maladies de peau ne sont que la pointe de l’iceberg : « J’ai pas envie de parler de la gale, mais plutôt de ce qui y mène », plaide la docteure Goyer.
Essentiellement, le principal enjeu est l’incapacité à s’en débarrasser. Pour l’humain moyen, ça prend un minimum de discipline et de motivation. Ceux qui ont déjà été aux prises avec des poux savent de quoi je parle. Alors, imaginez deux secondes être pogné avec ça, mais dans la rue.
« Ça prend des papiers pour aller chez le pharmacien, une douche. Il faut appliquer la crème comme il faut, laver son linge, son matelas, ses draps. Ça devient un luxe de traiter ça », explique Marie-Ève Goyer.
Pour une clientèle qui ne se lave pas pendant de longues périodes, la table est mise pour de véritables histoires d’horreur. « On retrouve des poux dans la moustache ou les cils, des punaises sur tout le corps, et si la gale n’est pas traitée, ça peut se propager et mener à des surinfections à force de se gratter », énumère la médecin.
En première ligne, ce sont les refuges qui en font les frais. Éclosion de punaises, gale, poux : une goutte de plus dans l’océan de leurs problèmes. « On deal avec », résume la vice-présidente des services à la Mission Old Brewery, Émilie Fortier, qui évoque un problème chronique, sans toutefois parler d’épidémie.
Elle admet que la gale tombe souvent dans les craques, puisque ses équipes ne sont pas outillées pour traiter les usagers. « Les personnes chez nous doivent juste apprendre à vivre avec. Ils ont souvent des enjeux de santé mentale ou physique, alors la gale n’est pas leur priorité. C’est souvent long avant qu’on s’en rende compte. »
Impossible, donc, pour elle et son équipe de faire les suivis nécessaires, notamment pour s’assurer que les usagers font bien le traitement. « Ça fait partie de la réalité des gens qui fréquentent nos ressources : avoir plusieurs petits bobos qu’ils ne règlent pas. Jusqu’à tout récemment, on achetait des stocks de traitement de gale, mais j’ai pas le staff pour gérer ce genre d’affaires là », martèle Émilie.
Ajoutez à ça la confusion devant des consommateurs en psychose — de crack, notamment — qui développent de grosses plaies à force de se gratter.
Jaëlle Bégarin, la présidente-directrice générale de la Maison du Père, opine lorsqu’il est question de l’impact psychologique de ces parasites. « Les punaises de lit, par exemple. On ne le dit pas assez, mais ça peut devenir un déclencheur de psychose. C’est impressionnant la paranoïa que ça génère. Ça stigmatise la personne, même si l’espace a été décontaminé. »
Au sein de son refuge aussi, la gale est une réalité avec laquelle elle doit composer au quotidien. « Les problèmes cutanés font partie des effets secondaires de l’usage de drogues dures, alors c’est pas tout de suite que les gens savent que c’est la gale. Parfois, ils vont traîner ça longtemps, six mois, un an et ce sont nos équipes mobiles qui les informent que c’est ça », explique-t-elle.
Si la Maison du Père a des effectifs et les moyens d’appliquer rapidement un protocole pour éradiquer les punaises de lit, d’autres maladies de peau passent malheureusement sous leur radar. « Et combien d’équipes communautaires ont des infirmières sur leur payroll et des médecins à portée de main ? », demande Mme Bégarin.
Il a enfin mis une définition sur l’effet d’entraînement qui agit sur les gens en apprenant que j’ai eu la gale.
« Ça cause des démangeaisons psychogènes aux gens autour, et les place en état d’hypervigilance. »
Malgré tout, le présent article ne vise pas à ajouter une couche de paranoïa sur les préjugés envers une clientèle déjà mise au ban de la société. On cherche déjà à chasser ces gens de l’espace public en les empêchant de flâner dans le métro pour permettre au citoyen de se sentir en sécurité. On veut démanteler leurs campements. On se braque quand des projets d’hébergement sont annoncés dans nos quartiers.
Au final, ce qu’on leur dit, c’est de se contenter d’une chaise Adirondack, de ne pas se plaindre et de démontrer de la gratitude. Et si, à tous leurs malheurs, ils doivent aussi dealer avec la gale ou autre parasite, on leur demande d’arrêter de se plaindre.
Et de gratter leurs bobos en silence.
L’histoire commence il y a environ deux mois. Au départ, ma blonde imputait mes petites plaques rouges à l’air sec de la maison, gracieuseté du chauffage prolongé par un hiver interminable. Mon boss, Philippe, lui, y allait de ses petites vannes habituelles sur l’apparition de « mystérieux petits picots rouges » sur une bonne partie de mon corps, surtout sur les bras, les cuisses et même sur la poche (salut, maman). Un autre ami, lui, me surnommait « le prince de Gale ». Je l’aurais ri, si j’avais pas été aussi occupé à me gratter.
Les problèmes de peau font partie de son quotidien. C’est tellement fréquent que des protocoles sont mis en place, comme des ordonnances collectives, afin de faciliter l’accès aux traitements sans recourir à la prescription d’un médecin. « Engelures, champignons, gale, punaises, poux, humidité : tout ça fait partie de notre pain et notre beurre », résume la Dre Goyer, en se demandant comment il est possible que nous ne soyons pas hors de nous face à cette réalité.
Pour en savoir plus sur la dimension mentale du problème, j’ai passé un coup de fil au psychologue Marc-André Dufour. Ce dernier me confirme que les effets pervers de ces parasites ne sont pas seulement physiques. « Ça touche l’intimité et le sommeil. S’attaquer à cet espace-là peut s’avérer anxiogène et rendre irritable. Ça crée un cycle », explique le clinicien, qui m’a transféré deux études, dont une récente, menée en 2025 à Montréal. « On y démontre que sur 5 000 locataires sondés, 4 % ont été exposés à des punaises de lit dans la dernière année. Dans l’autre étude, on indique que les risques d’anxiété sont environ cinq fois plus élevés que chez les autres », résume Marc-André.