Infiltrer la grande finale d’OD (et n’avoir jamais écouté un seul épisode)

Égoportraits, Pepito Sangria et silicone.

«Math et Trudy devraient gagner, Kevin s’est fait intimider par les gars, Camille est la pas fine, Claudie et Mathieu sont intenses…»

En route vers le Casino de Montréal où se déroulera en direct la finale d’Occupation Double Afrique du Sud, ma jeune collègue-experte Jasmine me briefe sur les faits saillants de la saison qui s’achève.

Je l’avoue d’emblée, je n’ai jamais regardé un épisode d’OD de ma vie.

Sans raison particulière, par snobisme probablement, même si j’écoute à la place des trucs comme Sharknado 5 ou Anacondas 2 sur Netflix.

Je lis mon Hugo Dumas et je sais que l’émission cartonne. J’ai entendu parler de Khate la première candidate transgenre aussi.

Je n’ai juste jamais accroché aux tribulations d’humains trop beaux pour être vrai et à la dentition immaculée qui galvaudent le mot « aventure » comme s’ils étaient Indiana Jones caché avec Demi-Lune derrière une paroi rocheuse dans le temple maudit.

Je ne vis pas dans une grotte non plus. Je lis mon Hugo Dumas et je sais que l’émission cartonne. J’ai entendu parler de Khate la première candidate transgenre aussi.

Mais pour essayer de comprendre un peu le phénomène, quoi de mieux que d’assister à la grande finale en compagnie de quelques centaines d’irréductibles, dont la plupart ont allongé 125$ pour respirer le même air que Jay Du Temple et Rym.

Je porte une tuque pour me fondre dans la foule. Jasmine a déjà honte, je le sens grâce à mes pouvoirs de Jedi. J’ai l’impression d’être Luke Skywalker en mission avec Rey sur Tatouine.  

Je choisis Math et Trudy

Au bout d’un dédale de machines à sous, on débouche au cabaret du casino, où auront lieu les festivités. À l’entrée, deux jeunes filles juchées sur des escarpins vertigineux nous installent au poignet un bracelet lumineux «pour l’ambiance» et nous offrent des cartons avec les minois parfaits de nos couples chouchous. Je choisis Math et Trudy, les futurs gagnants selon Jasmine.

Quelques centaines de fervents admirateurs, âgés dans la vingtaine surtout, sont dispersés dans la salle fluorescente, autour d’un grand bar où l’on sert des Pepito Sangria Light.

Des femmes déguisées en lions se dandinent félinement dans des cages sur des scènes latérales. Un subtil clin d’oeil à la savane africaine. J’aurais dû être détective.

Même chose pour ces maquillages tribaux proposés aux invités.  Mes amis «appropriation» et «culturelle» ont visiblement été refoulés à l’entrée.

Un gros «OD » et des citations célèbres des candidats flashent en néon sur les murs. «Le pouvoir de la moustache», peut-on notamment lire.

Je ne comprends pas ces subtilités réservées aux initiées, mais je ne ressens pas le besoin de demander une explication à Jasmine.

Ma soif de connaissance a ses limites.

L’émission finale sera diffusée sur écran géant, juste avant l’arrivée sur scène des trois couples finalistes, fraichement débarqués d’Afrique du Sud.

En plus des fans, des proches des candidats et les participants exclus sont aussi de la fête, tous habillés sur leur 36.

Après avoir mangé un poke bowl au poulet, je pique une jasette avec deux jeunes Gatinoises venues expressément vivre tout ça. «On aime l’émission, on aime le drama», commente une des deux adeptes, qui voulait garder l’anonymat. «On aime Trudy et j’aimerais pour ma part donner plein de câlins et de bisous à Kiari», enchaine son amie.

Kiari sort avec la blonde Alex-Anne, mais comme les milléniaux sont tous polyamoureux, j’imagine que c’est chill.

J’ai une pensée pour Michèle Ouimet en entrevue avec un seigneur de guerre taliban à Kandahar.

Un peu plus loin, Jonathan lui m’explique suivre OD depuis des années. «Ma chum de fille voulait venir et je me suis dit, pourquoi pas? Pour vrai, c’est vraiment l’fun!», lance le jeune homme de Châteauguay, l’air d’essayer de me convaincre ou de se convaincre.

Je réalise que mon potentiel de questions à poser aux gens est limité.

J’ai une pensée pour Michèle Ouimet en entrevue avec un seigneur de guerre taliban à Kandahar.

Je repère Lina et Julien, qui ne passent pas inaperçus à travers cette faune fraichement majeure.

Le couple de Lévis a pris le train pour venir reluquer de proche leurs jeunes idoles. «On écoute OD depuis la première saison. On est voyeurs, je pense, on aime la bisbille», explique Julien, précisant que l’émission a «monté d’une coche» depuis l’arrivée de Jay Du Temple à la barre.

Selfies d’exclus

Soudain, des cris stridents me font sursauter. Tous les exclus de la saison déboulent sur la scène. Les gens dégainent spontanément leur cellulaire comme s’ils étaient dans Young Guns 2.

Jasmine m’explique les inside que je ne comprends pas. Les exclus s’offrent ensuite en pâture à la foule. J’entreprends d’aller prendre un selfie avec Dragos, mon favori.

Je me fraye un chemin parmi la foule compacte jusqu’à mon participant pref. Il n’arrête pas de coller Polina, une fille qui ne doit pas ressembler à ça en se levant le matin. «Bravo pour Rocky 4 », que je lui dis, intimidé, avant de prendre ma photo. Dragos est très gentil. La célébrité ne l’a pas changé d’un iota.

Derrière nous, trois jeunes hommes avec des chemises à carreaux achalent un duo de madames très siliconées/botoxées pour se prendre en photo avec. Les filles acceptent et prennent la pose avec des moues libidineuses.

L’émission commence. Jasmine chante le jingle à tue-tête. À mon tour d’avoir honte.

Je trouve ça très weird de regarder Mathieu et Claudie se chicaner sur un écran géant dans une salle remplie d’inconnus. « T’AS LE DROIT D’ÊTRE INSÉCURE CLAUDIE!! », ai-je le goût de beugler en solidarité.

Je le serais moi itou si j’étais pogné pour nager avec des estis de dauphins pas trustables ou de sauter en parachute avec un barbu louche.

Après son saut en parachute, justement, Claudie réalise finalement qu’il n’y a qu’elle qui se freine dans la vie. Paulo Coelho et Claudie : même combat.  

À ma gauche, il y a les sympathiques filles du podcast Les Ficelles, un balado portant un regard féministe sur la téléréalité de l’heure.

Après son saut en parachute, justement, Claudie réalise finalement qu’il n’y a qu’elle qui se freine dans la vie. Paulo Coelho et Claudie : même combat.  

«C’est moi le coq et ce sont toutes mes poules!», s’exclame à peu près au même moment à l’écran Karl arborant fièrement un chapeau de poule (!), en pointant les participantes aussi coiffées de chapeaux de poule.

Je ne saisis pas la référence, mais je sais que Les Ficelles ne manqueront jamais d’ouvrage.

#TeamCamille

Pendant qu’Akon chante Sexy Bitch dans les hauts-parleurs, j’en profite pour aller piquer une jasette avec Camille, qui a l’air de s’emmerder un peu à l’écart de la scène latérale, à côté de Dragos et Polina qui n’arrêtent pas de se minoucher. « Camille, c’était la méchante du show », me rappelle Jasmine, sûrement jalouse.

Camille m’avoue tout de go que la sortie de l’ «aventure» a été difficile. «Mais je sais que c’est un show télé et que je suis une bonne personne», lance-t-elle avec aplomb. Elle ajoute être bien accueillie par le public et ne craint pas son nouveau statut de célébrité. «Oui j’étais intense par moment, mais c’était une bulle et j’en suis sortie », ajoute Camille, qui souhaite que le public lui donne de l’amour.

Ça semble déjà le cas à en juger par les égoportraits qu’elle enfile avec ses fans.

Le moment de vérité

Le moment de vérité approche. Jay Du Temple invite les trois couples finalistes à le rejoindre sur scène, dans l’hystérie générale. Jasmine ressemble à ma mère quand elle a vu Michel Louvain live à la salle Wilfrid-Pelletier.

J’aimerais désormais qu’on m’appelle «Sergent imprévu» ou «Caporal surprise» svp.

Pour faire durer le suspense, des proches des finalistes sont interrogés. Le papa de Claudie parle d’une «belle petite boule d’énergie». Celui de Kiari est ben fier et la maman de Mathieu a hâte de revoir son petit gars.

Sous un tonnerre d’acclamations, Jay Du Temple invite ensuite la productrice du show Julie Snyder à venir sur scène pour le couronnement.

Comme je ne lui ai toujours pas pardonné le titre La semaine des 4 Julie, je n’applaudis pas.

Jay Du Temple annonce son retour comme animateur l’an prochain. La foule est en délire. J’apprends que son surnom est «Capitaine rebondissement». Je suis encore plus jaloux de lui. J’aimerais désormais qu’on m’appelle «Sergent imprévu» ou «Caporal surprise» svp. Merci.

C’est le grand moment. Roulement de tambour. Kevin est sacré coup de cœur du public. Dans ta face, l’intimidation.

Puis, Trudy et Math remportent enfin la finale. Le triomphe de l’amour, en direct, sous une pluie de confettis.

Grâce à mes contacts (allo Marissa!), je me ramasse quinze minutes plus tard dans un bureau backstage avec le couple gagnant. «On était les underdogs, je pense que les deux on ne s’attendait pas à une aussi grosse dose d’amour», commente à chaud Math, sur un nuage.

«On était les underdogs, je pense que les deux on ne s’attendait pas à une aussi grosse dose d’amour», commente à chaud Math, sur un nuage.

Les gagnants évoquent ensuite rapidement leur moment marquant de «l’aventure». «Pour les deux, c’est notre voyage en Autriche où on s’est embrassés pour la première fois», répond Trudy en regardant amoureusement Math. J’opine de manière complice pour faire semblant de relate to that.

Je me sens mal à l’idée que des centaines de milliers de personnes mériteraient plus que moi d’être enfermées ici dans un bureau exigu avec le couple chouchou de l’heure. L’entrevue se termine, les gagnants se disent prêts et confiants à l’idée d’affronter la vraie vie.

Je n’ai pas le temps de leur dire que mon frère et ma belle-sœur Mimi habitent Mirabel, où se trouve leur nouveau condo reçu en cadeau. 

Jasmine m’immortalise avec les gagnants. Je me sens comme Gimli au royaume des Elfes dans Lord of the rings.

En quittant le cabaret, je croise des danseurs en train de groover sur une musique tribale.

Au centre, les deux filles botoxées/siliconées de taleur se trémoussent nonchalamment avec la moue qu’on leur connait.

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