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Montréal a été le théâtre d’un attentat misogyne et antiféministe. Encore.
Je ne suis pas là pour parler du contexte sociopolitique qui a mené à ce triste événement. Vous le connaissez déjà, à moins de vivre sous une roche ou de vous boucher les oreilles quand des agences de renseignement, des universitaires, des militantes féministes et des victimes vous parlent des dangers entourant la mouvance masculiniste en Occident. C’est pas votre genre, hein?
En tant que féministe intersectionnelle et personne formée en sciences sociales, ça fait longtemps que j’aborde ces enjeux, en criant souvent dans le vide, malheureusement. Maintenant, je suis fatiguée et je me prépare tranquillement à passer le flambeau. Je m’en remets à la relève. Jouer et rejouer dans le mythe de Sisyphe ne m’intéresse plus.
Si j’ai eu l’impression de prêcher dans le désert pendant toutes ces années, c’est parce que le problème est structurel. La peur, la pudeur et le manque de littératie au sein de la classe médiatique ralentissent le groupe sur une foule d’enjeux de société.
Or on n’a plus le luxe du temps en cette ère accélérationniste.
Il est minuit et quart.
Pendant une séance, le professeur nous propose un exercice classique des écoles de journalisme québécoises : déterminer si oui ou non un média devrait publier la lettre laissée par Marc Lépine, auteur du massacre de Polytechnique en 1989.
Au terme d’une grosse période de délibération en équipes, j’étais l’unique étudiante à avoir répondu que oui, il fallait la publier en raison de la portée politique de l’attaque. Mes collègues de classe, eux, considéraient qu’il s’agissait du délire d’un loup solitaire. D’un fou, d’un désaxé à qui il ne fallait surtout pas offrir une tribune.
Je répète : dans une classe remplie d’aspirants journalistes, j’étais la seule à soutenir qu’il s’agissait d’un crime politique.
Je me souviens avoir affirmé que si Marc Lépine avait explicitement visé les personnes noires ou les personnes juives de la même manière qu’il avait visé les femmes et les féministes, la question ne se poserait même pas. Personne n’aurait suggéré que ses propos étaient sans importance ou qu’il fallait les ignorer sous prétexte qu’ils provenaient d’un « malade mental ».
C’était en 2013.
Dans les salles de rédaction, dans les studios, sur les plateaux, on tentait de me dissuader de les aborder. Et on préférait souvent limiter les exemples aux États-Unis, comme si ces mêmes dynamiques ne pouvaient exister ici. Sans surprise, c’était le même manège chaque fois que je tentais de parler de racisme.
À force de manquer de repères pour nommer un phénomène, on finit par mal le faire. On se retrouve avec des manchettes qui affirment qu’un tueur était marxiste tout en « oubliant » de mentionner qu’il était aussi raciste. On confond les idéologies, les motivations et les mouvements auxquels elles se rattachent.
Non, ce n’est pas parce qu’un terroriste cite Marx qu’un attentat devient automatiquement un acte d’extrême gauche, Patrick.
En attendant, pour remédier à ce déficit de littératie, et au moins passer au travers de la semaine sans contribuer davantage à la confusion ambiante, je vous propose un sommaire des expressions les plus courantes dans les communautés incels. Parce qu’il faut bien commencer quelque part.
Avec la collaboration d’Océane Corbin, doctorante en communication, membre du chantier de recherche sur l’antiféminisme
Incel : Contraction des mots « involontaire » et « célibataire ». Désigne un homme qui se considère célibataire malgré lui, qui développe une profonde amertume par rapport à sa « condition » et cherche des boucs émissaires, habituellement les femmes et le féminisme, pour l’expliquer. Les incels croient généralement à l’existence d’une hiérarchie sociale où les hommes sont fortement discriminés par rapport aux femmes.
Inceldom : Désigne la culture regroupant des hommes qui se réunissent en ligne pour partager leurs frustrations quant à leur incapacité à trouver des partenaires amoureuses ou sexuelles. L’inceldom, qui se distingue par son ton victimaire, fait partie de la manosphère, un réseau de communautés virtuelles où se déploie la pensée misogyne et antiféministe, mais aussi raciste, xénophobe, homophobe, transphobe, putophobe, psychophobe et capacitiste.
À noter que les frontières de la manosphère sont poreuses et qu’on y retrouve des éléments de la complosphère et de la fachosphère, d’où l’omniprésence de propos racistes, antisémites et de théories du complot, dont celles du « pouvoir juif » ou encore du Grand remplacement. Selon Océane Corbin, le milieu académique parlerait actuellement de néo-manosphère pour qualifier cette mutation.
Règle du 80/20 : Théorie circulant dans la manosphère avançant que 80 % des femmes se disputent 20 % des hommes (soit la crème de la crème des mâles alphas, qu’ils appellent des « Chad »), condamnant ainsi la vaste majorité des hommes à 100 ans de solitude.
Truecel : L’incel sous sa forme la plus pure. Il s’agit d’une personne qui n’a jamais eu de contacts romantiques ou sexuels. Pas même un p’tit bec sec. Dans la culture toxique du inceldom, ce statut prestigieux est gage de toutes les indulgences ; la violence des truecels devient légitime et excusable. Plus la souffrance est grande, plus t’es un real, et plus t’as le droit d’en vouloir à la Terre entière.
Femcel : Femme célibataire involontaire. Moins nombreuses, elles sont malgré tout bien présentes sur les forums d’incels. À noter que ce statut est généralement remis en question par les hommes incels, qui considèrent que les femmes trouveront toujours quelqu’un avec qui coucher, car les femmes sont naturellement de viles tentatrices et la majorité des hommes, désespérés.
Volcel : Célibataire volontaire en rupture avec la pression sociétale d’être en couple. Souvent utilisé dans un contexte d’empouvoirement.
Fakecel : Personne qui se prétend incel alors qu’elle a déjà eu des relations sexuelles ou amoureuses. Désigne aussi parfois les incels qui correspondent en partie aux critères de beauté eurocentrés, selon Océane Corbin.
Femoïdes ou foïds : Expression qui désigne les femmes.
FHOs pour Female Humanoid Organisms : Autre expression qui désigne les femmes.
Stacy : Bimbo que tous les hommes désirent ardemment, mais qui demeure inaccessible pour la majorité d’entre eux. Évidemment, elle est presque exclusivement blanche.
Becky : Fille ordinaire (6 sur 10), qui pourrait avoir la décence de consentir à des relations sexuelles avec les incels. Évidemment, elle aussi est blanche.
Chad : Voir la règle du 80/20.
Retardcel : Terme dérogatoire utilisé au sein de la communauté pour désigner un incel vivant avec une neurodivergence ou un trouble du développement. Illustre la violence de cette sous-culture, qui carbure à l’autodépréciation et au capacitisme.
N*ggercel : Terme dérogatoire utilisé au sein de la communauté pour parler des incels afrodescendants, qui sont considérés (et qui se considèrent eux-mêmes) comme socialement et intellectuellement inférieurs aux incels blancs.
Dans l’inceldom, on conçoit toutefois que les femmes de toutes les ethnies fétichisent les attributs sexuels des hommes noirs et que ces derniers ont le potentiel d’avoir des relations sexuelles pour cette raison. Les individus ciblés par ce terme sont ainsi à la fois méprisés et enviés, illustrant les dynamiques profondément racistes et suprémacistes au sein de la culture incel.
« Il existe des variantes pour les différentes minorités culturelles, telles que ricecel, currycel ou encore ethnicels», précise Océane Corbin.
Rapecel : Incel qui fait la promotion du viol en invoquant « l’ordre naturel des choses », soit la figure masculine dominante et la figure féminine dominée.
Lookisme : Dans la culture incel, le lookisme renvoie à un déterminisme biologique calqué sur une vision déformée de la loi de l’évolution. Selon cette croyance, seuls les hommes favorisés génétiquement (beauté du visage, grandeur, taille du sexe) ont le droit de s’accoupler, condamnant les autres à l’exclusion.
Looksmaxxing : Popularisé entre autres par l’influenceur masculiniste Clavicular, le looksmaxxing renvoie à l’optimisation de son apparence physique dans le but de déjouer la génétique et de s’élever dans la hiérarchie sociale pour rejoindre le bassin restreint du 20 % des hommes les plus séduisants.
Tous les moyens sont mis à profit : troubles alimentaires (anorexie, boulimie, bigorexie, orthorexie), consommation de stéroïdes pour gagner en masse musculaire ou consommation de drogues dures pour la perte de poids, chirurgie esthétique, automutilation (se briser la mâchoire pour qu’elle devienne plus carrée), etc.
Soy Boy : Désigne les hommes progressistes se disant alliés des femmes et des féministes, les hommes sensibles ou les hommes efféminés. Associé à la consommation de soya (tofu, lait végétal, etc.), antithèse de la virilité, qui elle privilégie la viande.
Simp : Désigne une personne, généralement un homme, qui manifeste une attention, une sympathie ou une dévotion excessive envers une autre personne, généralement une femme.
Le simp se plie en quatre et « s’abaisse » pour des miettes d’attention, souvent dans l’espoir d’une romance ou d’une marque d’affection.
No fap/no nut : Mouvement omniprésent dans la manosphère qui encourage les hommes à résister à l’appel de la masturbation et de la pornographie, deux habitudes perçues comme dégradantes. Le but est de reprendre le contrôle sur ses « pulsions primaires » pour se libérer d’une dépendance, soigner des troubles érectiles et/ou décupler la testostérone liée à « l’énergie masculine ».
Dans ce mouvement aux relents complotistes, la pornographie est perçue comme une vaste entreprise malfaisante pensée spécifiquement pour affaiblir les hommes et les empêcher d’atteindre leur plein potentiel.
Red pill : Référence directe au film The Matrix, c’est le premier jalon de la radicalisation. Dans la manosphère, « avaler la pilule rouge » signifie s’éveiller à la « cruelle réalité » du monde. Selon cette croyance, la société moderne ne serait pas un patriarcat, mais une gynocratie (un système dominé par les femmes), où les hommes sont manipulés, opprimés et désavantagés par les lois féministes.
Cette façon de voir le monde a été consolidée par un documentaire du même nom consacré aux droits des hommes qui a fait beaucoup de vagues au sein de la manosphère lors de sa sortie en 2017.
Bread pill : Retour à un mode de vie traditionnel. Ce terme est très lié au mouvement des tradwives, de plus en plus populaire en ligne.
Iron pill : Renvoie au stoïcisme lorsque confronté à une société en pleine décadence. Synonyme de discipline et d’entraînement intensif, souvent en lien avec divers arts martiaux. Également lié aux club de combat (en prévision de la guerre raciale supposément inévitable et imminente dont parlent certains masculinistes fréquentant les cercles d’extrême droite).
Siege pill : Synonyme de terrorisme, que certains incels perçoivent comme fin plutôt que moyen.
Black pill : État de résignation fataliste face à sa situation. Synonyme de grande détresse psychologique et d’urgence d’agir.
White pill : État de résignation sereine par rapport à sa situation. Bien conscient de sa laideur et de sa solitude, l’incel whitepilled choisit de se concentrer sur son développement personnel et ses hobbies, abandonnant la poursuite de relations sexuelles ou amoureuses (mais pas la haine des femmes).
Souvent lié au mouvement MGTOW (Men going their own way), une autre communauté effervescente au sein de la manosphère.
Je me souviens d’un cours optionnel de journalisme que j’avais suivi à l’université. Un cours du soir, dans ce qu’on appelait la « Faculté d’éducation permanente », avec une majorité d’étudiants dans la vingtaine avancée et plus. À l’époque, je faisais un certificat en communication et je me destinais plutôt aux relations publiques. J’avais choisi ce cours par curiosité (et pour avoir crédits et diplôme au plus crisse, si on veut vraiment être honnête).
Je raconte cette anecdote non pas pour me donner le beau rôle, même si je reconnais qu’il y a peut-être une petite énergie « pick me » là-dedans (déso, je suis une victime de négligence parentale en rémission), mais pour illustrer à quel point le déni, les biais inconscients et le manque de connaissances ont longtemps empêché les médias de comprendre et de relayer de manière rigoureuse certains phénomènes pourtant bien visibles et largement documentés depuis des décennies.
Pendant des années, les médias ont été réticents à aborder ces sujets. Si bien que lorsqu’on en parle, c’est souvent sur le ton de l’hypothèse, du doute, du scepticisme ou de l’incrédulité, le tout en s’appuyant sur des euphémismes ou de fausses équivalences pour minimiser l’urgence de la situation. En s’obstinant à vouloir se montrer rassurants, les médias passent à côté de leur devoir d’information et méprisent involontairement l’intelligence du public.
Dans la majorité des corps de métier, on doit régulièrement se soumettre à des formations pour s’assurer que nos connaissances sont à jour. En journalisme, ces formations sont souvent offertes pour s’adapter aux différentes évolutions technologiques des dernières années. Mais il faut aller plus loin : il faut des mises à niveau sur les enjeux de société, dispensées par des experts et basées sur la recherche scientifique. C’est essentiel pour que les journalistes, les recherchistes, les chroniqueurs et les animateurs, qui se revendiquent du quatrième pouvoir, comprennent les dynamiques qui façonnent déjà nos vies et qui détermineront le reste du siècle. Ce n’est pas un caprice, c’est la base de la déontologie.
Fait intéressant : le mot « incel » a d’abord été inventé par une Canadienne quelque part à la fin des années 1990. Alana (elle a demandé à ce que son nom de famille soit tu) était une célibataire endurcie qui cherchait surtout à briser l’isolement et les tabous autour de la vie en solo. Elle espérait créer une communauté de gens avec qui échanger avant que son projet ne soit récupéré et détourné par des hommes frustrés sexuellement.
@clavicular Did i take it too far?
Quand un incel passe en mode black pill, il n’y a que deux issues possibles : le suicide ou la tuerie de masse pour se venger de la société qui l’a humilié. S’il choisit la tuerie, l’incel essaie généralement de mourir en martyr, en faisant un maximum de victimes, afin d’être érigé au panthéon des tueurs de masse aux côtés de figures telles que Marc Lépine ou Elliot Rodgers, surnommé le « gentleman suprême » et auteur de la tuerie d’Isla Vista, en Californie, en 2014.