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Ils veillent sur le square Cabot

Un carré de répit pour les personnes en situation d'itinérance au coeur de la Ville.

Par
Hugo Meunier
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Pour quiconque a pris le confinement au sérieux ces dernières semaines, rien ne serait présentement plus déstabilisant qu’une visite au square Cabot. À l’ombre de la statue du navigateur/explorateur Giovanni Caboto se côtoient personnes en situation d’itinérance, intervenants communautaires, employés de la Ville, policiers, beaucoup de pigeons et quelques passants dans ce petit parc urbain de 6200 mètres carrés, situé au coeur de la métropole.

C’est autour d’une tente offrant de la nourriture et un vestiaire à ciel ouvert que nous avons rejoint Emily Brunton et son complice Simon Beauregard, deux travailleurs sociaux d’un CLSC de Verdun parachutés ici en renfort à la veille de Pâques.

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Six semaines plus tard, ces intervenants de rue patentés se sont rendus indispensables, à en juger par les quelques heures passées en leur compagnie dans cette enclave de verdure et de béton, où le vacarme des chantiers de construction est assourdissant.

Mais avant de les suivre dans leur nouvel élément, d’abord un peu de contexte.

Ce n’est pas d’hier que le square constitue un lieu de rassemblement pour la population itinérante, dont plusieurs membres (environ le quart) sont autochtones. Le déménagement d’un refuge en 2019 avait entraîné une crise, se soldant vraisemblablement par la mort de plusieurs personnes sans-abris.

L’organisme Résilience Montréal a aussitôt pris le relai en ouvrant ses portes près du vieux Forum à quelques pas de là, afin de continuer à épauler la clientèle marginale du square Cabot. Une mission qui perdure jusqu’à ce jour.

Mais voilà qu’une éclosion de COVID-19 parmi ses employés a récemment forcé ce centre de jour à fermer momentanément ses portes et à déménager ses pensionnaires dans un hôtel. Résultat: le square Cabot est plus achalandé que jamais et les besoins y sont criants.

«Ici, c’est une microsociété avec ses codes, son langage. Si t’es pas intégré proprement, tu ne pourras pas faire ton travail.»

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C’est donc dans ce contexte d’urgence que j’ai rencontré Emily et Simon mercredi matin. « Ici, c’est une microsociété avec ses codes, son langage. Si t’es pas intégré proprement, tu ne pourras pas faire ton travail », souligne Emily, qui travaillait dans un bureau avant la pandémie, comme son collègue Simon.

Les deux ont levé la main pour faire leur part. Avant d’atterrir au square, Simon a travaillé à l’aéroport au début de la crise et Emily faisait la tournée des parcs pour marteler les consignes de distanciation sociale. Ici, leur rôle s’inscrit plus que jamais dans le concret, loin de la paperasse. Loin de la COVID même, à en juger par mon passage dans leur univers multipoqué, où les problèmes de santé mentale et de consommation sont omniprésents.

« J’ai pas eu ma carte d’assurance maladie! », peste justement un homme en apercevant Emily. Aider les personnes en situation d’itinérance à remplir leur formulaire pour recevoir leurs papiers fait aussi partie de sa nouvelle job.

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Emily rassure l’homme, avant de répondre aux besoins d’un autre qui se présente à elle. « Le monsieur sort de prison et n’a plus que trois jours de médicaments pour sa chimio », souligne-t-elle ensuite en s’éloignant.

Ici, la collaboration est cruciale. Pour travailler au square, il faut le faire par l’entremise de Résilience, qui a déjà bâti des ponts solides avec les habitués du square. Des gens comme Janie et Kevin, qui sont médiateurs communautaires au sein de l’organisme. « On voit de nouveaux visages chaque jour, parfois même en provenance de Laval ou Longueuil. C’est ici le seul vestiaire ouvert présentement », souligne Janie, en pointant la tente où l’on donne des vêtements, devant laquelle s’étire une file permanente.

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Fait cocasse, une autre file, mais faite d’objets comme des sacs et des casques de vélo, s’étire à l’autre extrémité, une façon ingénieuse de conserver sa place lors des distributions de cigarettes qui se déroulent deux fois par jour. « Une cigarette à midi et une à 14h30. C’est une manière d’apaiser les esprits », note Emily.

Au fil du temps, elle et Simon sont parvenus à faire leur place. Avec grand succès à en juger par le lien de confiance qu’ils ont développé avec plusieurs usagers du square. Emily semble d’ailleurs connaître le prénom de littéralement tout le monde et n’hésite pas à aller prendre de leurs nouvelles.

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« Salut Kim, je suis avec un journaliste, si ça te tente tu peux lui raconter un peu ton histoire ? », demande-t-elle à une femme qui vient tout juste de perdre son père de la COVID. « Non, je ne suis pas encore prête et j’ai déjà trop bu. Demain? », répond en versant des larmes la principale intéressée.

«J’adore ça. Je vais devoir retourner au CLSC après, mais ça va être tough», admet l’employée prêtée le temps de la crise à la santé publique en collaboration avec le CIUSSS Centre-Ouest-de-l’île-de-Montréal.

Emily n’insiste pas. Elle butine de groupe en groupe pour s’assurer que personne ne manque de rien. Elle parle avec beaucoup d’affection des « participants », le nom donné par Résilience pour désigner les usagers du square. « J’adore ça. Je vais devoir retourner au CLSC après, mais ça va être tough », admet l’employée prêtée le temps de la crise à la santé publique, en collaboration avec le CIUSSS Centre-Ouest-de-l’île-de-Montréal.

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Soudain, Yves se dresse devant elle. Un sympathique géant avec une dentition maganée, qui pique sa tente chaque nuit sur le site. « Des fois on dort dix dedans», calcule Yves, devant son abri de fortune sens dessus dessous. Yves fait partie de la vingtaine de « participants» qu’Emilie et Simon ont envoyé au dépistage de la COVID-19. Tous les résultats sont jusqu’ici négatifs, mais les risques demeurent palpables, à en juger par l’intense promiscuité ambiante.

À moins d’une semaine de la réouverture des commerces, l’organisme Résilience et les intervenants croisés sur place rêvent de voir débarquer au square une des cliniques mobiles aménagées dans des autobus de la STM, afin de tester massivement les personnes en situation d’itinérance avant le déconfinement.

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Près de la tente d’Yves, Emily aide ensuite un autre homme à remplir son formulaire pour recevoir sa carte d’assurance maladie. Cet employé de la construction raconte s’être retrouvé à la rue en raison de la crise. Il dort aujourd’hui à la Mission Old Brewery. Sa copine aussi plaide avoir perdu son emploi d’aide-cuisinière à cause du virus. « J’attends mon chômage pour me payer une chambre de motel, mais c’est plein de schizophrènes et de toxicomanes là-dedans », peste la dame, à qui Emily remet une feuille contenant une liste de maisons de chambres certifiées.

Un monsieur en colère se présente à ton tour devant Emily, qui n’a même pas le temps de prendre une gorgée de son café, offert chaque matin par un employé de la Ville en poste sous la tente-cafétéria. « Mon pied me fait mal, j’ai besoin d’onguent », bouillonne celui qu’on surnomme Le Gaspésien. Au même moment, un autre type s’amène en se plaignant. Il prétend que ça fait deux jours qu’il poireaute devant le vestiaire pour avoir un sac à dos.

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Emily conserve un calme olympien et prend les choses en main. Elle demande à Janie d’aller voir Le Gaspésien avec une crème pour son pied, puis se met en marche vers Résilience où l’on trie les tonnes de vêtements reçus en dons.

En chemin, Christina – une femme autochtone qui fait partie des meubles au square – vient gentiment lui offrir un croissant et un coup de coude amical. « C’est un signe que je commence à être acceptée. L’autre jour, ils (les habitués d’origine inuit) m’ont même offert des crevettes non décortiquées et du caribou cru qu’ils ont découpé sur un carton », raconte fièrement Emily, avant d’entrer au centre de jour en quête d’un sac à dos.

L’organisme est réparti sur plusieurs étages dans une ancienne succursale McDonald. Il y a des montagnes de vêtements au rez-de-chaussée et des provisions au sous-sol. « Les gens se tiennent et sont très généreux dans la communauté », souligne Emily, qui enfouit des barres de chocolat dans le sac à main qu’elle a trouvé en attendant le prochain don de sac à dos.

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Près du jardin, un vieil homme est plongé dans l’ouvrage The Basic de Kafka. Emily ne le connaît pas et engage la conversation. Alexandre raconte quelques parcelles de sa vie mouvementée, notamment celle de sa mère qui aurait survécu au camp d’Auschwitz. Ses yeux se mouillent en revisitant ses souvenirs et sa solitude, loin de sa famille qui habite toujours en Europe. « Je me trouve quand même très chanceux », philosophe Alexandre, avant de retourner à Kafka.

Un peu plus loin, Janie et Kevin soufflent quelques minutes en sirotant un café glacé sous le soleil. Même si les gens semblent exigeants à première vue, les médiateurs communautaires décèlent leur reconnaissance dans les petites choses. « Juste leur façon de venir s’asseoir avec nous ou de venir s’excuser après nous avoir envoyé chier, c’est une manière de dire merci », confie Janie.

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Pour ce qui est de la pandémie, elle semble avoir été refoulée à l’entrée du square Cabot. « Si on commence à faire la police de la distanciation avec eux, ça ne marchera jamais », résume Kevin.

«Juste leur façon de venir s’asseoir avec nous ou de venir s’excuser après nous avoir envoyé chier, c’est une manière de dire merci.»

Un coup d’oeil aux environs parle de lui-même. Christina est à nouveau à califourchon sur un compagnon d’infortune et plusieurs personnes sans-abris sont réunies en groupuscules pour partager des joints et de la bière. Près de la file menant au comptoir alimentaire, une femme sur le crack danse, sourire au visage, en demandant à Emily si elle va bien.

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D’une répartie à toute épreuve, Emily l’encourage dans sa démarche artistique avant d’aller accueillir les deux policières de l’ÉMRII ( Équipe mobile de référence et d’intervention en itinérance) qui viennent faire leur tour au square.

Cette équipe créée en partenariat avec le CIUSSS du Centre-sud-de-l’Île-de-Montréal et divers organismes vise à intervenir différemment auprès des personnes en situation d’itinérance, sans opter pour la répression.

Déjà que la police aurait tout intérêt à marcher sur des oeufs après une intervention policière qui a récemment mal tourné dans le square.

Emily et les deux policières font le point au sujet d’une dame du square qui a des besoins particuliers.

Daniel se pointe au même moment, pour raconter à Emily à quel point il est confortable à l’aréna Maurice-Richard, où un refuge pour personnes en situation d’itinérance a été érigé à l’occasion de la crise. « J’ai l’impression d’être à l’hôtel! Il manque juste la porte et la télévision! », louange Daniel d’une voix rocailleuse, visiblement saoul et de très bonne humeur.

Emily se précipite aussitôt vers la jeune femme intoxiquée, pour s’enquérir de son état de santé. Elle marmonne des bribes de réponses en anglais. La scène fait mal à voir.

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Emily fronce des sourcils au même moment. Un revendeur de drogue débarque au square, flanqué d’une jeune femme titubante au visage renfrogné, dissimulé par ses cheveux. Les pushers du parc Émilie-Gamelin auraient été aperçus à de nombreuses reprises dernièrement, attirés par l’appât du gain stimulé par l’imposante clientèle du square.

Emily se précipite aussitôt vers la jeune femme intoxiquée, pour s’enquérir de son état de santé. Elle marmonne des bribes de réponses en anglais. La scène fait mal à voir.

J’en profite pour quitter le square pour m’engouffrer dans le métro Atwater.

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Sur le retour, je repense au projet d’Emily et Simon, celui de créer la première équipe dédiée à l’itinérance qui relèverait du CIUSS du Sud-ouest où ils travaillent. « On a maintenant de l’expérience, on a développé des contacts et une passion pour la clientèle itinérante », soulignait fébrilement Simon un peu plus tôt.

Je n’ai pas beaucoup de certitudes dans la vie, mais si j’étais leur boss, je sais que je leur ferais une confiance aveugle là-dessus.

Et je sais surtout que leur clientèle sera entre de très bonnes mains.