.jpg.webp)
Démolie. C’est le mot qu’a utilisé Manon (nom fictif), une coiffeuse de Thetford Mines, pour décrire comment elle se sentait dans une entrevue au Soleil la semaine dernière.
C’est que la dame de Chaudière-Appalaches serait à l’origine de plusieurs contaminations à la COVID-19 dans trois foyers pour personnes âgées dans sa région, ce qui lui a valu des insultes, des réprimandes, des menaces et même un tapage sur les doigts virtuel du ministre de la Santé et des Services sociaux Christian Dubé, l’accusant (finalement à tort) sur Twitter d’avoir continué de couper des cheveux en sachant qu’elle était atteinte du virus.
«De ce temps-ci, tout le monde me tape dessus», résumait-elle au quotidien de Québec.
Avec les milliers de cas dans la province depuis six mois et la deuxième vague qui est en train de nous mouiller les pieds, on peut s’imaginer que Manon n’est pas la seule à s’être fait tirer des roches verbalement après avoir reçu un diagnostic positif de COVID-19.
Nous avons parlé à trois personnes qui ont goûté à la même médecine que Manon .
Plusieurs semaines avant que la coiffeuse contamine des personnes de l’âge d’or, une famille de Thetford Mines s’est aussi attiré les foudres en raison d’un diagnostic positif à la COVID.
Fin juillet. Les Racine-Rajotte profitent du soleil pour prendre part à un BBQ chez des amis à Valleyfield. Quelques jours plus tard, la famille apprend qu’un des convives présents ce jour-là a reçu un diagnostic « On ne pensait pas l’avoir attrapé vu qu’on était dehors et qu’on respectait le deux mètres la plupart du temps. On a quand même passé des tests et ils se sont avérés positifs», raconte Anne-Pier, la mère de famille contaminée avec son mari Gabriel et leurs deux filles.
Les quatre se sont aussitôt mis en isolement et ont informé leur entourage proche du diagnostic. « Nos familles et nos amis ont fait preuve d’empathie à notre égard. Ils savaient que nous faisions attention et que c’était une bad luck », souligne Anne-Pier, qui a ensuite transmis le virus à une amie.
Mais dans une ville d’environ 25 000 âmes, les ragots se propagent plus vite que le plus virulent des virus. «À l’époque, il n’y avait aucun cas actif à Chaudière-Appalaches. Donc quand les gens ont vu qu’il y avait quatre nouveaux cas d’une shot, ça n’a pas pris de temps de remonter à nous», explique Anne-Pier.
« On en a vu de toutes les couleurs. On s’est fait traiter d’anti-masques et de meurtriers de personnes âgées. Les gens nous écrivaient pour nous dire qu’on avait été négligents et qu’on aurait dû rester à la maison au lieu de sortir et de ramener le virus ici », se remémore-t-elle.
En un clin d’oeil, toute la ville savait que les Racine-Rajotte étaient infectés. Même la succursale St-Hubert du coin. «On s’est fait livrer du poulet et il était écrit sur notre facture “Famille positive à la COVID”. On ne connaissait personne travaillant chez St-Hubert», confie Anne-Pier, encore secouée par les événements.
Pour remédier à la situation, la mère de 26 ans s’est tournée vers Instagram. «J’ai fait des stories pour expliquer au plus de monde possible l’état de notre famille parce que les rumeurs commençaient à être hors de contrôle. Et même à ça, on se faisait regarder vraiment croche quand on est sorti de notre quarantaine. »
Anne-Pier déplore également le manque de considération des gens face à la «crise» vécue par sa famille. «Personne ne nous demandait comment on allait. On aimait mieux savoir si on était encore contagieux et faire des jugements à la place».
Ironiquement, maintenant que Thetford vit sa «première» vague de COVID, tout le monde se tourne vers les Racine-Rajotte pour avoir des conseils. «On se fait appeler constamment pour savoir où aller passer un test, quels sont les symptômes, etc. », souligne-t-elle.
En plein mois d’août, Alexandre* ne s’attendait pas à contracter le fameux virus. «Je faisais attention, je respectais les consignes de la santé publique depuis des mois. J’évitais les endroits crowdés déjà à la base, parce que je n’aime pas les foules», explique-t-il.
Il reconnait toutefois avoir passé un weekend dans un camping assez populeux et avoir eu une date, la première depuis un bon bout de temps. Les symptômes sont apparus quelques jours plus tard. « Mettons que le deux mètres n’étaient pas tout le temps respecté même si je prenais des précautions », avoue-t-il.
Une légère fièvre et le souffle court, Alexandre pense d’abord à «une petite crise d’asthme saisonnière». Il passe un test pour en avoir le coeur net. Le diagnostic redouté est tombé: positif. « Je n’avais quasiment pas de symptômes pendant les premiers jours donc ça m’a beaucoup surpris. Mais à un moment donné, j’ai commencé à avoir mal aux poumons quand je respirais et des courbatures. Là j’ai su que c’était vrai ».
Il décide alors de partager son état de santé sur sa page Facebook pendant sa quarantaine afin de montrer à ses amis «anti-masque» que le coronavirus existe bel et bien et n’est pas qu’« une simple grippe ».
Un petit détail échappe toutefois à Alexandre au moment d’écrire son statut. «J’ai oublié de sélectionner “seulement visible par mes amis”. C’est là que ça a commencé à mal virer », explique-t-il au sujet de son post partagé près de 200 fois, qu’il a finalement retiré parce qu’il créait «trop de remous».
«J’ai reçu des DM de gens qui riaient de moi en me disant par exemple de soigner mon système immunitaire au lieu d’entretenir mes gros muscles, que j’exagérais les symptômes. D’autres m’accusaient de vouloir profiter de la PCU, certains me traitaient de collaborateur dans des complots ni queue ni tête», raconte-t-il, encore dépassé.
Le calvaire d’Éric* a commencé lorsque son père a attrapé le virus d’un collègue de travail au mois d’avril et l’a ramené à la maison. «Je n’ai quasiment eu aucun symptôme mis à part la perte du goût et de l’odorat durant quelques jours. Je suis remis à 100% à l’heure actuelle», témoigne-t-il.
Six mois après avoir contracté la COVID, le jeune homme déplore que plusieurs de ses amis refusent toujours de le voir en personne par peur d’attraper le virus. «J’ai même prolongé mon confinement d’une semaine pour être sûr de ne pas être contagieux, mais rien n’y a fait: ils m’évitent comme la peste après tout ce temps».
«C’est fascinant à quel point il y a des gens qui ne comprennent pas comment ce virus-là fonctionne. Ils pensent que c’est contagieux à vie comme le SIDA et qu’une fois qu’on est infecté, il ne faut plus s’approcher de nous», s’exaspère Éric à l’autre bout du fil.
Heureusement, il peut compter sur sa copine pour lui tenir compagnie. «Elle était très stressée que je lui la donne au départ, mais après une quarantaine de trois semaines, elle a accepté de me voir et elle ne l’a pas attrapé. Ça aurait pu être suffisant comme preuve pour montrer à tous que je n’étais plus contagieux, mais faut croire que non».
Selon lui, la COVID a tellement été «démonisée» dans les derniers mois que les personnes qui en souffrent sont prises avec un stigmate tenace dans l’opinion populaire. «Il faudrait peut-être parler un peu plus de ce qui est positif dans tout ça pour désamorcer la situation et rendre l’existence de ces personnes moins pénible», laisse-t-il tomber.
À la lueur de ces témoignages, on peut se demander si une deuxième vague de shaming est à prévoir avec celle de la COVID.
*Ces noms ont été changés pour préserver l’anonymat.
.jpg.webp)
Aujourd’hui guéri, Alexandre admet qu’en plus de devoir encore dealer avec des répercussions physiques (fatigue constante et courbatures), il doit aussi essuyer des blagues de son entourage sur son niveau de «contagion». «Je suis chanceux parce qu’en général, mes amis et ma famille sont très gentils et compréhensifs avec moi. Mais évidemment, j’ai eu droit à mon lot de farces un peu plates surtout quand j’ai recommencé à voir des gens après ma quarantaine».