Il y a typiquement deux réactions quand je dis que je travaille en jeu vidéo

Les voici :

— … mais sinon toi, tu fais quoi dans la vie?

— J’suis prof.

— Ah! Nice! Professeur en quoi?

— En conception de jeux vidéo. 

Ce moment, je l’appréhende comme t’as pas idée.

C’est inévitable, je sais : quand deux personnes apprennent à se connaître dans une quelconque soirée mondaine, elles finissent invariablement par se demander ce qu’elles font.

Ça devrait d’autant plus être une belle occasion de s’ouvrir de manière intéressante à l’autre.

Pourtant, je serre la mâchoire et j’anticipe un peu nerveusement la réponse.

Je crains instinctivement cet aiguillage, ce pile ou face de réactions possibles et complètement polarisées.

Le côté pile arrive de temps en temps. “Ah ben. C’est le fun ça!” Tu me poses quelques questions à ce sujet et la conversation continue sainement son p’tit bonhomme de chemin.

La cenne tombe par contre trop souvent face. “Oh. Hum. Intéressant.” Suivi de cette expression faciale typique : sourcils haussés, menu hochement de tête, sourire aplati ou coincé. Je dois d’urgence faire bifurquer le sujet, sinon je te perds pour de bon.

Mais de quoi je me plains, right? C’est pas tout le monde qui va s’intéresser à ce que je fais.

T’as absolument raison, mais c’est pas de ça que je parle.

Le tort que je vois ici, c’est que le terme jeu vidéo est parvenu à tes oreilles comme si je t’avouais que j’étais encore coincé dans ma crise d’adolescence.

J’exagère, mais ton non-dit exprime tout de même — malgré ta bonne volonté — une certaine déception.

Mon problème n’est pas ton désintérêt, c’est ton désappointement. Il vient d’où, d’ailleurs?

Si ce n’est pas toi à son origine, il y a quand même un point de départ quelque part, non?

En fait, je crois avoir une idée, mais, pour ça, il va falloir que tu me laisses faire un petit bond en arrière dans le temps; j’ai besoin d’un peu de contexte.

De tous les booms que notre génération ait pu constater, celui de la technologie se hisse facilement en première position. On n’y échappe pas non plus au Québec — c’est tout le contraire. La Presse Affaires annonçait justement cette semaine que Montréal est désormais parmi les 20 meilleurs endroits sur la planète où lancer une jeune entreprise technologique.

Un big bang, si je peux emprunter leurs mots. À travers celui-ci, le jeu vidéo s’est taillé une place de choix en passant de petit hobby de sous-sol à grande obsession de masse.

C’était vraiment beau de voir tout ça aller. Aujourd’hui encore, c’est d’autant plus excitant de se sentir aux premières loges du développement de ce nouvel espace vidéoludique. De réaliser que notre catalogue se distancie tranquillement des jeux de type sauve-la-princesse ou tire-le-dude-dans-face-avant-qu’y-tire-dans-ta-face et commence à explorer des sujets plus sensibles, plus actuels.

On peut maintenant aller prendre un verre dans un des nombreux petits événements locaux de développeurs et assister à des démos de jeux qui traitent de deuil, de grossesse, de dépression, d’homosexualité, name it. Des jeux qui explorent autre chose qu’un power fantasy ou une excuse pour tuer le temps; qui explorent autre chose que le fun.

Y’a une fierté presque malsaine qui habite les développeurs, les joueurs ou même les journalistes, qui se considèrent parmi les pionniers d’un nouveau médium culturel et artistique en plein essor.

Par contre, grandir à cette vitesse folle implique un effet secondaire que t’as probablement déjà commencé à sentir.

Si j’étais cynique, tout ce que je viens de te décrire ci-dessus pourrait se comparer à un — faute de terme francophone — cercle de gentilshommes enthousiastes qui font beaucoup de va-et-vient avec leur main droite.

(mais non, je suis quand même plus idéaliste, alors je te dirais plutôt une bulle)

Le jeu vidéo s’est coincé dans sa propre bulle. Il y a nous et il y a les autres. Us & Them, comme chantait l’autre.

Cette nouvelle maturité s’est isolée pour ne se partager qu’au sein de notre milieu; que par des développeurs qui parlent aux joueurs, de joueurs qui parlent aux développeurs, de journalistes qui écrivent à ceux se trouvant déjà dans cet univers. Il y a un dialogue, mais il est hermétique.

Pendant ce temps, la culture pop en est encore à l’image d’un passe-temps juvénile.

D’où ton expression crispée quand je te dis que je travaille dans le jeu vidéo.

Et je peux tellement pas t’en vouloir. Comment pourrais-tu réagir autrement?

C’est très sensé, même. Lorsque je sors de cette bulle et retourne dans la vraie vie, je constate ce qu’est réellement le jeu vidéo pour toi. Cette réalité où le kid de ta voisine reste enfermé dans la maison pour jouer sur sa tablette au onzième simulateur de ferme de l’année, celle où tes amis te racontent leur lourd passé d’addiction aux jeux en réseau, celle où les journalistes de TVA se demandent — l’air le plus sérieux du monde — si les jeux causent un retard d’apprentissage à nos jeunes.

Cette vraie vie où toutes ces personnes pourtant innocentes perpétuent le stéréotype du gaming en tant que pur divertissement; quelque chose auquel on joue du bout des doigts pour avoir notre fix de dopamine entre deux tâches plus sérieuses.

Cette ignorance n’est pas infondée, mais elle est périmée. On sait parler du succès financier de notre industrie, mais on tombe vite à bout de souffle sur le plan culturel.

Dans les pires cas, l’ignorance fait place à la condescendance. Le gamer est encore spontanément associé au low-life. On se met à dévisager lorsqu’on apprend que son interlocuteur gagne sa vie dans des produits qui ne servent qu’à faire perdre son temps et/ou promouvoir la violence alors que l’inverse est en train de se produire!

Dans les cas les plus optimistes, on comprend que c’est correct : le succès et la maturité sont deux mots différents. Ils progressent sur deux lignes de temps indépendantes l’une de l’autre, que ce soit pour un artiste, une startup ou, dans notre cas, un nouveau médium artistique.

On a encore pas mal de kilométrage en vue avant d’être reconnu ici, au Québec, comme un réel moteur de culture populaire au même titre que notre large répertoire de musiciens ou notre riche passé littéraire.  C’est aussi là qu’on se rappelle que le cinéma, cent ans plus tôt, était au mieux une curiosité technologique, au pire une excuse pour aller regarder des gens se lancer en boucle des tartes à la crème.

On en est donc là, toi et moi, à mal se comprendre.

Je sais pas pour toi, mais j’aimerais bien continuer cette conversation qu’on vient tout juste de commencer; je suis certain qu’à ce sujet, on a tous les deux beaucoup à échanger.

Au fond, j’aimerais gagner ne serait-ce que ta curiosité. Du côté de notre bulle, faudrait aussi apprendre à sortir de temps en temps de celle-ci pour mieux partager notre trésor.

C’est peut-être pas la vision à tout le monde, mais c’est quand même la mienne. Je suis pas passionné, je suis amoureux. Quand t’es sincèrement en amour, qu’est-ce que tu fais?

Tu partages.

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