Il faut qu’on se parle de grossophobie

15 décembre : journée parisienne de la lutte contre la grossophobie

J’ai un poids qui répond aux standards de beauté. Et je ressens tout de même la pression ridicule de me juger le corps/de maigrir. J’ai donc peine à imaginer le fardeau psychologique des personnes dont la chaire est jugée trop abondante – aussi magnifique, saine et gracieuse puisse-t-elle être.

Et il n’y a pas que la petite voix interne. Il y a les autres. Les personnes présentant un surpoids sont la cible d’insultes. Elles se font recommander de maigrir par leurs proches, des inconnus et le corps médical, en plus de vivre des injustices au travail : 20 % des personnes obèses au chômage estiment avoir été discriminées à l’embauche en raison de leur poids. Et pour cause : 45 % des Français estiment qu’il est acceptable de refuser un emploi à quelqu’un à cause de sa corpulence, dans certaines situations.

Ces discriminations ont un nom : la grossophobie.
Et la France n’en veut plus.

La haine de la corpulence

Selon le Groupe de réflexion sur l’obésité et le surpoids (GROS) : « La grossophobie est une forme spécifique d’intolérance visant les gens de forte corpulence, qui se caractérise par des attitudes ouvertement négatives, hostiles, agressives à leur égard. Cette attitude s’exprime sur le plan personnel, mais aussi institutionnel. »

La mairie de Paris a décidé d’attaquer le problème de front en faisant du 15 décembre 2017 la première journée de lutte à la grossophobie.

Selon la ville : la grossophobie s’illustre de manière systémique à cause de stéréotypes véhiculés à l’endroit des personnes en surpoids : « paresse, lenteur, manque d’hygiène, de volonté, de dynamisme ou de contrôle de soi. » Mais concrètement, que fait-on, en ce doux vendredi, pour mettre fin à ces préjugés et réduire les violences grossophobes?

On présente des tables rondes entre activistes, blogueurs (euses), associations et médecins; on publie un manifeste dénonçant les attitudes ouvertement négatives; et on organise un défilé de mode militant.

Pas fou! Maintenant, est-ce une initiative dont le Québec devrait s’inspirer? J’en ai discuté avec Gabrielle Lisa Collard, journaliste et auteure derrière Dix octobre, « un blogue taille plus, entre autres ».

« On est des individus »

Gabrielle, sur ton site, tu élèves la voix contre les discriminations liées au poids. Au quotidien, la grossophobie, tu la ressens comment?

Je ne peux pas tellement te parler de moi; je travaille de la maison, je milite dans ce milieu, je suis entourée de gens sympathiques, alors je ne crois pas la vivre tant que ça. Mais je reçois le feedback de plusieurs lectrices et je crois qu’il faut séparer la question en deux aspects.

Ok, quel est le premier?

Il y a le regard des autres, c’est-à-dire les commentaires sur notre poids, ce qu’on porte, ce qu’on mange; les préjugés négatifs sur nos habitudes; les fausses inquiétudes sur notre santé…

Pourquoi dis-tu des « fausses » inquiétudes?

On ne peut rien dire sur l’état de santé d’une personne juste en la regardant! Les gens ne connaissent pas nos habitudes alimentaires, ils ne savent pas si on vit en ville ou en campagne, si on boit ou pas, si on est en dépression ou non, si on dort bien, etc. Mais comme on croit que le poids est lié à des actions (si tu es gros, c’est que tu ne bouges pas assez), les gens se sentent légitimes de nous rabaisser.

Avec les médecins, c’est horrible. Si je consulte, peu importe ce que j’ai, on va tout mettre sur le dos de mon poids. La dernière fois que j’ai eu une pneumonie, on m’a recommandé une clinique pour maigrir en disant que le poids de mes seins sur ma poitrine affectait ma respiration (je n’ai même pas des gros seins). Les médecins ne me voient pas, ils voient mon gras. Les gens qui sont gros en viennent parfois à arrêter de consulter, tannés de se faire « shamer »… La maltraitance médicale, c’est grave.

Et quel est le second aspect lié à la grossophobie au quotidien?

Le regard qu’on porte sur soi-même, c’est-à-dire la grossophobie internalisée. À force de te faire dire que tu es de la marde, tu en viens à croire que tu mérites les abus que tu subis…

Plusieurs de mes lectrices m’expliquent qu’elles ont de la difficulté à se défaire de l’humiliation, de l’idée de ne pas valoir grand-chose. On a des problèmes d’estime. On en vient à accepter d’être rabaissée. On internalise le fait qu’on vaut moins, que c’est inacceptable de s’accepter comme on est… Parce qu’on est inacceptables. C’est très mal vu de ne pas vouloir maigrir quand on est grosse.

Que penses-tu de cette initiative parisienne de lutte contre la grossophobie?

Je trouve ça vraiment cool! Que ce soit organisé par la Ville, je trouve que ça démontre un sérieux. On a beau en parler entre nous, là, c’est la Mairie qui se lève pour ses citoyens.

Devrait-on importer cette journée ici?

Oui, il faut prendre conscience de ce problème et l’attaquer. Même si d’un point de vue parfaitement personnel, je suis toujours réticente à ce que mon corps soit « débattu » dans l’espace public.

C’est difficile de s’assumer. Quand on commence à parler de surpoids, on se fait vite reprocher d’encourager un mode de vie malsain. Ce qui n’est pas vrai. Je crois justement que les institutions sont prises entre l’obsession de la santé performative et la volonté de ne pas discriminer certains citoyens. Chose certaine, il faut en parler, mais avec des personnes grosses et des gens qui travaillent là-dedans. Il ne faut pas juste parler d’elles, mais plutôt les inclure dans la discussion.

Il faut humaniser le truc : on est des individus. Ça a l’air évident, mais je crois que ce ne l’est pas nécessairement pour les intervenants qui commentent l’épidémie d’obésité. Pour eux, on est sans visage; il y a simplement un problème à éradiquer. C’est complètement déshumanisant.

Reste que si Montréal décidait d’avoir sa journée de lutte contre la grossophobie, j’aurais peur.

C’est vrai? Pourquoi?

D’abord, il y a beaucoup de gens remplis de bonnes intentions qui disent des choses super problématiques… Ensuite, une fois que tu mets la grossophobie dans la face des gens, tu te ramasses à les entendre, puis à les lire, les commentaires grossophobes… Dans ma petite bulle, j’oublie à quel point le monde est heavy.

Le monde haït les gros.

Et même après des années à parler de cet enjeu, je n’arrive pas à comprendre pourquoi des individus prennent en feu dès qu’une personne fat s’aime comme elle est…

— —

Pour en découvrir plus sur la formidable Gabrielle Lisa Collard, ça se passe sur le site Dix octobre!

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