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Je vais me montrer vulnérable, et vous raconter la façon gênante par laquelle cet article est né. J’étais avec des amis scénaristes quand on s’est mis à discuter de l’excellent film Folichonneries.
J’ai déjà côtoyé professionnellement le réalisateur, coscénariste, coproducteur et comédien vedette du film, Éric K. Boulianne, et je savais que pour ce projet, il n’avait pas eu recours au financement traditionnel par les institutions.
Naïvement, j’ai donc dit à mes amis : « Le film a l’air d’avoir bien marché, il a sûrement fait un peu d’argent avec ça. » Mes amis, ayant plus d’expérience que moi dans le milieu, ont éclaté de rire : « T’es-tu MALADE? Il a dû perdre de l’argent! ».
J’ai donc décidé d’en parler directement avec le principal intéressé, Éric K. Boulianne.
Quand on veut faire un film au Québec, on peut emprunter le chemin traditionnel : on soumet notre projet à Téléfilm Canada et/ou à la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), on attend, et, si on est chanceux, on reçoit du financement.
C’est un processus difficile ; les appelés sont nombreux et les élus, rares. Cette année, par exemple, 92 films ont été soumis à la SODEC à des fins de financement, et parmi eux, seulement 11 ont été retenus. Et sur ces 11, seulement 7 avaient un budget de 3,5 millions ou plus (ce qui n’est vraiment pas beaucoup pour faire un film). À titre de comparaison, en 2019, Fabienne Larouche avait dévoilé qu’une seule saison de District 31 coûtait près de 14 millions à produire, et ça, c’était avant la fulgurante inflation post-pandémique.
Pour Folichonneries, Éric Boulianne a choisi un autre chemin : « J’ai fait un court métrage qui s’appelait Faire un enfant […] j’en parle un peu comme l’espèce de blueprint de Folichonneries. J’avais encore le goût d’aller un peu dans le thème de l’intimité. ».
Bref, le scénariste et acteur ressentait un besoin urgent d’explorer les thématiques de l’intimité et du couple ouvert, une urgence qui ne laissait pas de place au processus parfois long et éprouvant du financement public : « Je voulais pas rentrer dans l’espèce de moule […] du système traditionnel de financement, parce que je savais qu’embarquer là-dedans, […] ça peut prendre des fois 3, 4, 5 ans. »
Craignant de perdre le momentum après la sortie de son court métrage, Boulianne a décidé de se lancer directement dans l’écriture de ce qui deviendrait Folichonneries, avec son complice et co-scénariste Alexandre Auger.
Pour rester dans la thématique sexu de Folichonneries, le tout s’est fait à la vitesse d’une petite vite : l’ensemble du processus, de l’écriture à la première du film au Festival international du film de Locarno a pris un an et demi.
Alors, d’où provenait son financement?
« On a approché la Coop Vidéo de Montréal et Hany Ouichou, un producteur [avec qui j’avais déjà travaillé]. La Coop, c’est une boîte de production qui n’a pas peur de prendre des risques et d’avoir des systèmes de financement un petit peu moins conventionnels, mais qui a aussi une structure assez solide. »
Bref, avec tout ça, Éric s’est retrouvé avec un budget avoisinant les 250 000 $. Un budget suffisant, parce que les acteurs ont accepté d’être payés en différé, c’est-à-dire une fois le film sorti.
Donc, Folichonneries a coûté 250 000 dollars à produire? Non.
« On avait un film qui était sur un disque dur. Après ça, vient le temps de faire la post-production. Pour la post-production, on a eu des subventions de la SODEC et Téléfilm. »
Éric m’explique que la post-production (le montage, le mixage, la coloration, et bien plus encore) est un processus beaucoup trop long et complexe pour qu’on demande à des amis de le faire bénévolement. C’est aussi très coûteux : en tout, la post-production aura représenté environ le ¾ du budget final de Folichonneries (si on exclut le marketing).
Bon, on l’a compris, faire un film, ça coûte cher. Même si on décide, comme ç’a été le cas pour Boulianne avec Folichonneries, de faire ça très modestement pour ne pas attendre après des institutions qui pourraient très bien nous dire non.
Mais si on est très chanceux et que notre film est un succès, est-ce qu’on peut faire un coup d’argent? Selon Éric K. Boulianne, non.
Au moment d’écrire ces lignes, Folichonneries se situe au sommet du box-office québécois (il risque toutefois d’être d’ici la fin de l’année par le film biographique Villeneuve : l’ascension d’une légende qui ne porte malheureusement pas sur Denis).
Malgré son budget très modeste (autour d’un million en incluant la post-production) et des recettes très enviables au box-office, Folichonneries reste déficitaire de plusieurs centaines de milliers de dollars. Il faudrait un engouement gigantesque sur le marché du streaming pour que le film s’approche de la rentabilité, un accomplissement qui relève plus du conte de fées que de l’espoir.
Toutefois, Boulianne savait dès le départ que c’est pas avec des films qu’on fait de l’argent au Québec. Le marché est trop petit, et il le sait : il a coscénarisé d’énormes succès commerciaux comme Menteur avec Louis-José Houde, qui n’a aussi pas été rentable, malgré ses 6 millions $ accumulés au box-office.
À la lumière de tout ça, Éric annonce qu’il ne compte pas renouveler l’expérience : « Je trouve ça super généreux de la part de tout le monde qui a travaillé sur le film, mais je suggère à personne de faire ça. Tu paies pas ton équipe au plein potentiel de ce qu’elle vaut. »
Avec ses quatre chapeaux (scénariste, acteur, réalisateur et producteur), Éric a pu se payer un salaire, mais il ne ressort pas de l’expérience riche comme Crésus, bien au contraire : « Pendant deux ans, j’ai mis des projets payants de côté, je disais non à beaucoup d’affaires. Puis, quand je suis sorti de là, j’avais plus une christie de cenne. »
Je me doute de la réponse, mais je pose quand même la question à Éric : « Ben, c’est cliché, mais c’est par passion. Parce que tu y crois, puis parce que t’en as envie. C’était un défi pour moi aussi de faire ce projet-là. J’avais envie de faire ma marque comme réalisateur. Je croyais à cette histoire-là. Je croyais qu’il fallait la [raconter]. »
Même si le processus s’est avéré peu payant, tant sur le plan financier qu’en termes de temps et d’énergie, Éric continue de croire qu’il finira par en tirer des bénéfices. Suite au succès relatif de son film, il croit avoir acquis un peu plus de notoriété comme réalisateur et acteur, et espère que ses chances d’être choisi seront meilleures lorsqu’il fera sa prochaine demande auprès de Téléfilm et de la SODEC.
« Mais, à la base, ce qui bouillait en dedans, c’était : “On se fait un petit film indie, fuck toute la structure.” On se fait ça fauché, on se fait ça guerilla. Et on a eu du fun en tabarnak. Au final, c’était pas un move business de ma part, pas une crisse de seconde. […] Des fois, quand ça fait longtemps que t’es là-dedans, prendre des risques, te remettre en danger, c’est quelque chose qui te redonne la passion. »
Boulianne et son équipe ont quand même demandé une subvention du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), beaucoup plus flexible, mais avec de plus petites sommes à allouer (ils ont obtenu 50 000 $) : « Moi, j’ai mis mon argent. Le Conseil des arts et la Coop en ont mis aussi. Puis, on est allés chercher un minimum garanti. Dans le fond, c’est le montant que les distributeurs donnent pour avoir la licence et exploiter le film. » Le minimum garanti, c’est en quelque sorte une avance de la part du distributeur sur le montant qu’il pense récolter au box-office.
Il s’estime d’ailleurs chanceux : son film a été présenté dans plusieurs festivals, en plus de bénéficier d’une excellente couverture médiatique (Éric et sa covedette, Catherine Chabot, ont fait le tour des médias, incluant TVA, Radio-Canada et nul autre qu’URBANIA). Le film a même été distribué à l’international et le public a été au rendez-vous : « Le film a fait à peu près un 300 000 $ au box-office. Moi, je m’attendais à moins que ça […], mais j’espérais au moins dépasser les 100 000 $. »