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Gilles Valiquette
Photo : Jean Bourbeau, URBANIA

« Hypnotisé » : la deuxième vie d’une chanson endormie

Comment le morceau de Gilles Valiquette a traversé les frontières sans le savoir.

30 octobre 2026
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« Je sais bien que je ne suis plus la saveur du mois », lance Gilles Valiquette au téléphone.

À 74 ans, cette attention renouvelée le surprend lui-même. En fait, c’est moi qui lui apprends.

« Des années plus tard, ça vient en quelque sorte confirmer que cette chanson avait sa raison d’être. »

Les plateformes de streaming nous ont promis toute la musique du monde.

Spotify, Apple Music, Deezer et les autres ont englouti des dizaines de millions de chansons en un endroit où tout existe, quelque part. Le paradoxe, c’est qu’avec autant de choix, on finit souvent par retourner aux mêmes dix tounes.

YouTube, lui, demeure un territoire un peu plus sauvage.

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Depuis ses débuts, archivistes amateurs et diggers obsessifs fouillent les sous-sols de l’histoire musicale pour en remonter des morceaux que plus personne n’espérait retrouver. Leurs chaînes forment une discothèque parallèle où l’on passe du loner folk à la library indonésienne avant d’atterrir sur un disque de jazz spirituel enregistré Dieu sait où. L’algorithme est toujours là, bien sûr. Mais quelqu’un, quelque part, creuse encore à la pelle.

Parmi ces chercheurs d’or, Music for empty rooms s’est taillé une solide réputation. Avec plus de 120 000 abonnés, la chaîne déterre des raretés et donne l’impression d’avoir découvert un trésor que presque personne ne connaît encore.

Puis un peu plus tôt cette année, la chaîne a déterré une obscure chanson québécoise. « Hypnotisé », de Gilles Valiquette.

7 minutes 30 parues sur Vol de nuit, un album discrètement paru au printemps 1978.

La mélodie tangue doucement. La voix s’étire, presque somnolente, dans les échos vaporeux des synthés et de la guitare sèche. Une parenthèse psych-folk qui tranche avec le reste de son répertoire pop ou rock.

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Pendant près d’un demi-siècle, le morceau a ramassé la poussière. Puis, un internaute l’a ressorti des oubliettes et quelque chose s’est passé. Aussitôt mis en ligne, il a rapidement attiré des centaines de commentaires enthousiastes. Certains parlaient de la trouvaille de l’année. Les écoutes ont grimpé. Des mélomanes de partout semblaient découvrir la même pépite. Une pièce planante, étonnante de sensualité.

Sur Discogs, la plateforme de référence des collectionneurs de disques, les quelques exemplaires encore disponibles se sont vite envolés.

Après des mois de recherche, j’ai fini par me trouver une vieille copie issue du catalogue de Radio-Canada, payée huit dollars dans un sous-sol d’église.

Reste une question. Comment une chanson peut-elle passer près de cinquante ans sous le radar, puis tomber pile dans l’oreille d’une nouvelle génération d’internautes, aux quatre coins du monde?

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Derrière Music for empty rooms, il y a Gabriele, un curateur milanais qui fouille le web depuis la pandémie. C’est au détour d’un vieux blogue qu’il tombe sur « Hypnotisé », enfoui dans un dossier numérique qu’il avait lui-même laissé de côté pendant des années. Il suffit d’une écoute pour que le charme opère. Un véritable coup de foudre.

« Un chef-d’œuvre », tranche-t-il. Pour lui, le morceau est « parfait ». Le rythme lent, la guitare en boucle, la voix, la pochette. Tout tombe en place, même s’il ne maîtrise pas le français. « J’ai été instantanément happé. » Il y entend des échos de Pink Floyd, mais aussi de Lucio Battisti, figure majeure du renouveau de la chanson italienne dans les années 1970.

Il met la chanson en ligne, sans stratégie particulière autre que le réflexe de partager une trouvaille.

La suite lui échappe. « Impossible de prévoir ce qui va accrocher l’audience ou pas. » Au fil des ans, Gabriele a publié des centaines de morceaux sur sa chaîne et « Hypnotisé » devient l’un de ceux qui suscitent le plus d’intérêt.

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Quelques semaines plus tard, alors que la vidéo frôle les 100 000 vues et que la chanson commence à s’étendre sur SoundCloud, dans les sélections de DJ et sur les ondes de radios indépendantes, elle disparaît brusquement de la chaîne. Gabriele n’en connaîtra jamais la raison exacte. Une réclamation pour atteinte aux droits d’auteur, peut-être. Dans les jours qui suivent, quelques versions refont surface ici et là, comme pour combler le vide laissé par sa disparition.

« Transmets mes salutations à Gilles », me lance-t-il en guise de mot de la fin.

Pour comprendre comment cette chanson a traversé près d’un demi-siècle avant de trouver un nouveau public, il fallait remonter à sa naissance.

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« Tu veux la version courte ou l’histoire longue? », me propose Gilles Valiquette, assis devant un latte au café de la SAT.

L’histoire commence en 1972. Il a 20 ans et gagne sa vie comme guitariste accompagnateur, notamment auprès de Richard et Marie-Claire Séguin. Avec ces derniers, il se retrouve sous l’étiquette Warner Music, qui vient de leur faire signer un contrat, une première, raconte-t-il, pour des artistes québécois auprès de la multinationale.

Un jour, pendant une réunion de production, une boîte de disques envoyée de France atterrit sur le bureau du directeur local. Celui-ci les déballe sans grand enthousiasme.

« Ah, les Français ! Ils nous envoient des affaires et veulent que ça sorte ici, mais ça n’a aucun rapport ! »

Il regarde les pochettes quelques secondes, dépose l’aiguille ici et là sur des bouts de chansons. Puis une voix sort des haut-parleurs : Une nuit, je m’endors avec lui…

Le jeune Valiquette tend la main.

« Je peux-tu l’avoir, ce disque-là ? demande-t-il au patron. De toute façon, ça s’en allait à la poubelle ! »

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Le disque en question est le premier album d’une Française encore inconnue. Véronique Sanson.

Valiquette le fait écouter au réalisateur des Séguin, qui l’apprécie suffisamment pour l’apporter à son ami animateur de radio, qui accepte de faire tourner le single « Amoureuse » pour tester les eaux.

Trois appels entrent pendant la première diffusion. « C’est qui ça? C’est ben bon! »

La station l’a tant fait jouer qu’elle force Warner à le commercialiser au Québec. « C’est devenu un disque en or. Véronique est devenue populaire ici avant même de percer en France. »

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Lorsque la chanteuse vient donner ses premiers spectacles au Québec, on lui raconte le rôle joué par le jeune guitariste montréalais dans cette improbable traversée de l’Atlantique. Les deux deviennent instantanément amis.

Quelques années plus tard, à l’été 1977, Véronique Sanson triomphe en France avec l’album Vancouver et prépare sa première grande tournée estivale. Au même moment, Valiquette vient de négocier avec CBS la distribution de ses disques dans l’Hexagone. Se souvenant du soutien que Gilles lui avait offert à ses débuts au Québec, Sanson décide de lui rendre la pareille.

« Elle a dit : “Il m’a donné un coup de main au Québec, ça va me faire plaisir de lui en donner un en France !” »

Valiquette devient l’invité spécial de la tournée. Il monte sur scène à mi-parcours du spectacle, accompagné des musiciens américains de la chanteuse. À l’époque, elle est mariée à Stephen Stills, du légendaire groupe Crosby, Stills, Nash & Young.

Ce qui devait durer six semaines s’étire finalement sur quatre mois, au fil d’un périple de la France à la Suisse, en passant par la Belgique et l’Italie.

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Pendant que Valiquette sillonne le Vieux Continent, Montréal est loin. Son amoureuse aussi, tout comme sa fille, qui n’a alors que quelques mois. De cet éloignement naîtront les paroles d’« Hypnotisé ». C’est cette distance, à la fois géographique et affective, qui imprégnera l’écriture de la chanson..

À la fin de la tournée, le chanteur veut en garder un souvenir. À Paris, il loue un studio pour une journée et y enregistre « Blanc Après Noir », une nouvelle chanson avec les musiciens qu’il a accompagnés sur la route. Véronique Sanson se joint à eux au piano et au chant.

Quand il rapporte l’enregistrement à sa maison de disques, on lui suggère de voir plus grand : pourquoi ne pas enregistrer un album complet avec ses nouveaux amis californiens?

« Pour dire vrai, c’était un luxe que je m’offrais, parce que je vendais jamais assez de disques pour pouvoir me payer ça. Mais j’avais le soutien d’une multinationale, alors j’en ai profité! »

À l’automne 1977, Gilles Valiquette débarque à Los Angeles avec son petit ampli Fender. Il a 25 ans.

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Avant d’arrêter son choix, le musicien visite plusieurs studios réputés de Los Angeles. Il découvre que chacun possède sa propre « philosophie ».

On est alors à un moment charnière de l’industrie musicale. Le studio ne sert plus seulement à capter le son d’un groupe, il devient presque un instrument en soi, un environnement pensé autour de la personnalité et des expérimentations de l’artiste.

« C’était quasiment une religion. Certains croyaient à une approche, d’autres croyaient à une autre. C’était à savoir à laquelle tu appartenais. Pour moi, aller à Los Angeles, c’était un masterclass. »

Son choix s’arrête sur le studio B du mythique Record Plant, l’un des grands temples de l’enregistrement américain des années 1970. Stevie Wonder, David Bowie, Frank Zappa, John Lennon, les Stones et Black Sabbath y ont notamment enregistré.

« C’était féérique. C’est là qu’ils venaient tout juste de terminer Rumours de Fleetwood Mac ! »

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C’est dans cette effervescence qui façonne une certaine histoire du rock, qu’« Hypnotisé » prend forme.

« Ces nuits-là où on l’a enregistré, j’avais déjà choisi d’en faire une pièce différente, plutôt qu’une chanson dans sa forme classique de hit radiophonique. »

À une époque où le rock progressif occupe une bonne partie du paysage québécois, il imagine une pièce d’atmosphère, portée par les textures sonores plutôt que par un refrain accrocheur.

« Ma plus grande influence, c’est probablement Jean-Michel Jarre, quand il a sorti Oxygène, en 1976 », raconte-t-il.

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De retour à Montréal, il fait appel à Jean-Marie Benoît, l’un des guitaristes de studio les plus en demande au Québec.

Lorsqu’on lui fait remarquer les accents d’Harmonium dans l’atmosphère enveloppante d’« Hypnotisé », Gilles Valiquette esquisse un sourire. Il rappelle qu’il avait déjà une carrière bien établie avant l’arrivée du groupe, qui assurait même ses premières parties.

À sa sortie au printemps 1978, la chanson est boudée par les radios AM, réticentes à programmer un morceau aussi long. Elle trouve plutôt sa place sur les nouvelles stations FM, plus ouvertes aux pièces audacieuses. Valiquette estime toutefois qu’elle est « passée un peu dans le beurre ».

Sa pochette lui laisse aussi un mauvais souvenir.

« Ah ! Parle-moi pas d’elle. J’suis pas capable de la tolérer ! »

À l’époque, il avait laissé carte blanche au graphiste, dont la maquette lui plaisait. Mais la maison de disques refuse de payer pour une impression de qualité. Le chanteur ne découvre le désastre qu’au jour du lancement. On lui promet que ce sera corrigé au prochain pressage.

« Évidemment, il n’y a jamais eu une autre impression! »

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Si Vol de nuit marque en quelque sorte la fin d’une fenêtre de popularité, après sept albums dans les années 1970, Gilles Valiquette semble parfaitement à l’aise avec le temps qui passe. Il raconte avec énergie, sans nostalgie, passant d’une anecdote à l’autre au gré des chansons qui lui reviennent en mémoire.

C’est ainsi qu’entre Paris, Los Angeles, Montréal et Milan, un morceau québécois longtemps passé inaperçu trouve aujourd’hui une deuxième vie. Éparpillé aux quatre coins du monde, il n’a plus vraiment de chez-soi. Seulement de nouvelles oreilles pour l’accueillir.

Sous l’une des versions récemment mises en ligne, un internaute a laissé ce commentaire : « Si l’amour était une chanson, elle sonnerait probablement comme ça. »

Et cette femme dont Valiquette se disait hypnotisé ?

Cinquante-quatre ans plus tard, il l’est toujours.

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