Hello World  : Quand l’intelligence artificielle devient compositrice musicale

Écrit par des compositeurs de grand talent comme Stromae et The Pirouettes, l’album Hello World, sorti le vendredi 12 janvier dernier sur Spotify, est le premier à explorer les possibilités qu’offre l’I.A. (intelligence artificielle) de façon aussi poussée. Suite à cette sortie, on est en droit de se demander ce que cela annonce pour le futur des compositeurs.rices et des créateurs.rices.

L’intelligence artificielle a certainement été un des sujets les plus abordés en 2017, termes souvent prononcés avec un mélange de crainte et de fascination à la fois. Et ça ne risque pas de changer pour 2018. Mais si on discute surtout de ces utilités en technologie ou en santé, on oublie trop souvent toutes ses applications pour le monde de l’art et de la création. Pour preuve, après deux singles au début de décembre, la plateforme Spotify vient de mettre en ligne Hello World, le premier album collectif d’artistes composé en grande partie grâce à l’intelligence artificielle.

Rassemblés autour de l’artiste Skygge, on retrouve toute une brochette d’artistes électropop dont bien sûr Stromae, l’Islandaise Kyrie Kristmanson ou le duo français The Pirouettes. 15 titres qui auraient pu s’annoncer comme une cacophonie de sons d’ordinateur et de beats réverbérés. Et pourtant! Si Hello World a ces moments décousus (comme plusieurs compilations d’artistes), c’est indéniable qu’il s’agit d’une œuvre complète en elle-même. Un courant passe à travers les morceaux où chacun attrape l’émotion de la pièce précédente pour nous tirer tranquillement ailleurs. Peut-être parce que derrière tout ce manège, il y a un autre chef d’orchestre : Flow Machines.

L’homme derrière la machine

Flow Machines, c’est cette fameuse I.A. crée par François Pachet et le Sony Computer Science Laboratory de Paris. Mais au fond, qu’est-ce qui différencie vraiment Flow Machines des autres I.A. avant lui ? Après tout, déjà en 1957, un système complexe d’ordinateurs nommé ILLIAC I composait String Quartet No4, une pièce qui aurait pu être l’œuvre de Bach lui-même. Depuis cette première, l’ordinateur et la musique ont fait bon ménage puisque leur alliance a engendré une panoplie d’innovations et de sonorités qui ont créé une véritable révolution musicale. On a qu’à penser à tous les DJs et MCs, qui ne feraient pas grand-chose sans leur fidèle MacBook, ou à l’auto-tune, qui a propulsé la carrière de chanteurs.ses au talent limité.

L’intelligence artificielle a d’abord besoin d’une imposante base de données en musique déjà existante. L’artiste fournit aussi les paramètres à Flow Machines avec lesquels il veut travailler.

Créer un programme qui composera tout un album de Daft Punk après un simple clic, est-ce un vraiment si révolutionnaire que ça ? « C’est précisément ce que fait Flow Machines » comme l’expliquait Pachet en entrevue avec la BBC. « Il a besoin d’un artiste pour correctement travailler avec lui. » L’intelligence artificielle a d’abord besoin d’une imposante base de données en musique déjà existante. Ensuite, l’artiste fournit les premiers jets d’une idée : un riff de guitare, quelques lignes de partition, des paroles, etc. L’artiste fournit aussi les paramètres à Flow Machines avec lesquels il veut travailler. Par exemple, Stromae voulait s’inspirer de la musique du Cap-Vert pour sa composition. Vous pouvez d’ailleurs écouter (et regarder) ce que ça donne ici, en visionnant le clip pour Hello Shadow.

Plus qu’un gros bouton

Et c’est là que la magie de Flow Machines se produit! L’I.A. spinne ces paramètres avec ses propres données pour arriver à pousser l’idée davantage et, ainsi, à faire des suggestions à l’artiste, un peu dans le sens : « Tu sais, avec ta ligne de bass, elle fitterait vraiment bien avec ce beat que je viens d’inventer! » ou « Je remarque que dans tous tes premiers jets, ces deux bonnes idées séparées fonctionnent bien ensemble si on les combine. Avec des chants de gorge, ce serait mortel! ». Ouais… En fait, Flow Machines n’a pas vraiment de concept de ce qui est tendance ces temps-ci ou même de ce qui est « mortel », mais il saisit très bien ce qui peut rendre une chanson catchy grâce à certains algorithmes et autres concepts mathématiques de la musique.

Flow Machines peut donc devenir un redoutable compositeur de musique très redondante, comme les fugues ou la musique chill-out. Cependant, dès qu’on entre dans des genres plus « imparfaits », comme la pop ou le folk, le logiciel est beaucoup moins à son aise et a de la difficulté à saisir tout ce qui fait une bonne chanson; certains aspects lui échappent et le résultat sonne faux ou glitchy. On ne trompe pas aussi facilement l’oreille humaine.

Musique de robot

Pour composer son morceau aux accents funk et futuristes, Michael Lovett, du band électro NZCA Lines, a passé des heures à écouter des suggestions de Flow Machines avant de les retravailler, puis de les renvoyer à l’I.A. Lovett a mentionné que « C’est un peu comme un membre de ton band qui te challenge et te sort de ta zone de confort. » Pour l’artiste, le futur est un peu inquiétant. Une compagnie pourra peut-être demander à une I.A. de composer un jingle pour un pub, sans passer par un artiste, et personne ne pourra voir la différence.

Pour l’artiste, le futur est un peu inquiétant. Une compagnie pourra peut-être demander à une I.A. de composer un jingle pour un pub, sans passer par un artiste, et personne ne pourra voir la différence.

Est-ce une si mauvaise chose ? Pour Margaret Schedel, du Stony Brook University de New York, pas nécessairement. Cela risque de pousser les artistes à se spécialiser dans des aspects qui échapperont toujours aux machines. Aussi, selon elle, on oublie un fait important : la musique est une chose sociale qu’on aime ressentir en live. Vous iriez avec vos amis voir un show d’un ordinateur à Osheaga ? Naaah, aussi malade sa musique soit-elle. Le futur de la musique sera surtout dans la collaboration entre ordinateur et artiste.

Un album Klô Pelgag-I.A. ? Avouez que ça pique votre curiosité.

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