Hasta la vista, Madrid

La nouvelle est tombée ce week-end : le Madrid, cette bizarrerie architecturale qui agrémente le paysage de la route Montréal/Québec depuis plus de 20 ans, sera démoli à la fin de l’été pour céder sa place à un tout nouveau projet de halte routière – plus moderne, mais assurément moins pittoresque.

L’annonce a beaucoup fait jaser depuis samedi sur les réseaux sociaux. Statuts Facebook et gazouillis laissaient transparaître la tristesse et la déception des habitués de la 20. Plusieurs ont eu un petit pincement au cœur en apprenant la chose, moi la première. Puis, je me suis demandé pourquoi ; pourquoi sommes-nous si attachés à un lieu où se côtoient des dinosaures, des Bigfoot, de la poutine, un panneau géant annonçant candidement « We speak English » et Normand L’Amour ? Comment le comble du kitsch a-t-il pu devenir un point de repère aussi important pour une grande partie de la population québécoise au fil des années ?

Richard Arel, fondateur du mythique endroit, est un homme d’affaires excentrique et, avouons-le, un drôle d’oiseau. Il carbure aux idées de grandeur et n’hésite jamais à mettre ses plans de nèg’ – comme dirait ma mère – à exécution. Il s’est toujours moqué de ce que les gens pouvaient bien penser. Tous ceux qui l’ont traité d’illuminé à un moment ou l’autre de son parcours ont dû rire jaune lorsqu’ils ont appris que lui et sa famille s’était fait offrir 8 millions pour leur établissement. Huit millions pour d’immenses bébelles en plastique défraîchi, un hôtel aux allures de faux château espagnol et un restaurant buffet à volonté – mouches incluses. Qu’y a-t-il à retenir de ce modèle entrepreneurial, je l’ignore, si ce n’est ceci : les clients ne sont rien d’autres que de grands enfants attardés. Ce qu’ils recherchent, ce n’est pas la qualité avant tout, mais bien le plaisir. Comme quand ils étaient petits. Ils veulent revivre cette époque de leur vie où ils croyaient fermement qu’ils deviendraient chasseurs de tyrannosaures ou conducteurs de camions avec des pneus géants.

C’est pour ça, je crois, qu’une si grande quantité de gens aimaient le Madrid, y compris les personnes qui n’y avaient jamais mis les pieds, qui étaient seulement passées devant en se demandant « Qu’est-c’est ça ?! » : le Madrid était la preuve vivante – et plutôt troublante, esthétiquement parlant – que tout est possible. Qu’aucun rêve n’est assez fou pour ne pas se réaliser. Et que ce n’est pas parce qu’on est adulte qu’on est obligé de vieillir. On a le droit, une fois de temps en temps, de continuer de voir le monde comme des fillettes amoureuses des pouliches et comme des petits gars fanatiques de Tonka.

Pour ceux qui ne croient pas avoir l’occasion d’aller faire un dernier pèlerinage au bientôt feu Madrid avant qu’on ne le jette à terre, n’ayez crainte, Urbania a de quoi tarir vos larmes nostalgiques et combler votre envie de vous payer une ultime visite en ce lieu sacré : une des émissions de la première saison de QC12 : Québec en 12 lieux traitait de la singulière halte routière, et vous pouvez en visionner des extraits ici. Et pour ceux que le prix du gaz n’effraie pas, c’est le temps ou jamais de remplir votre tink et d’aller emprunter le rang du Moulin Rouge, pour vous payer un dernier arrêt au plus extravagant des truck stop.

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